Au XIXe siècle, l'Afrique connaît un tournant majeur de son histoire. Alors que la traite négrière transatlantique amorce un recul progressif sous l'effet des abolitions et de la répression navale européenne, les sociétés africaines ne subissent pas passivement ce changement : elles s'en saisissent pour se réorganiser. Ce renouveau se manifeste sur deux plans indissociables : un renouveau politique, avec la consolidation d'anciens royaumes et la naissance de nouveaux États puissants, et un renouveau économique, avec l'essor d'un commerce dit « licite » fondé sur l'exportation de produits agricoles et forestiers plutôt que sur la vente d'êtres humains.
Le renouveau politique africain du XIXe siècle s'explique par la conjonction de trois facteurs. D'abord, le recul progressif de la traite négrière : le Royaume-Uni abolit son commerce transatlantique d'esclaves en 1807, suivi par les autres puissances européennes au fil des décennies ; la marine britannique met en place une escadre de répression (le « West Africa Squadron », basée à Freetown) qui intercepte les navires négriers. Ensuite, des pressions extérieures nouvelles s'exercent sur le continent : explorateurs, missionnaires chrétiens et négociants européens cherchent à s'implanter et à ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux. Enfin, et surtout, des dynamiques internes africaines profondes travaillent les sociétés du continent : besoin de refonder l'autorité politique, aspiration à une réforme religieuse et morale (notamment dans les sociétés islamisées), volonté de contrôler les nouvelles routes commerciales. C'est la rencontre de ces dynamiques internes avec le contexte extérieur changeant qui produit, selon les régions, soit la réorganisation d'États anciens, soit l'émergence d'États entièrement nouveaux.
Traite négrière : commerce d'êtres humains réduits en esclavage, déportés notamment vers les Amériques du XVIe au XIXe siècle. On l'oppose au commerce licite (ou « légitime »), qui se développe au XIXe siècle et porte sur des produits agricoles, forestiers ou miniers destinés à l'exportation, en remplacement progressif du commerce d'esclaves.
Dans plusieurs régions, ce sont des royaumes déjà anciens, souvent enrichis par des siècles de relations avec les négociants européens sur la côte, qui se réorganisent pour s'adapter aux nouvelles conditions commerciales. Des royaumes comme l'Ashanti (actuel Ghana), le Dahomey (actuel Bénin) ou le Bornou (bassin du lac Tchad) renforcent leur administration centrale, réorientent leur économie vers la production de biens exportables et cherchent à garder la maîtrise des routes reliant l'intérieur du continent aux comptoirs de la côte. Ce renouveau des anciens États montre que l'Afrique du XIXe siècle ne part pas de rien : elle prolonge et transforme des structures politiques déjà solides, en les adaptant à un contexte commercial nouveau.
Ashanti, Dahomey, Bornou : autant d'exemples de royaumes anciens qui ne disparaissent pas avec le recul de la traite, mais qui se réinventent économiquement pour continuer à prospérer.
À côté de ce renouveau des anciens États, le XIXe siècle voit naître des constructions politiques entièrement nouvelles, nées de bouleversements internes majeurs. Deux exemples illustrent, dans deux régions très différentes du continent, la puissance de ce renouveau : le califat peul de Sokoto en Afrique de l'Ouest et le royaume zoulou en Afrique australe.
Au début du XIXe siècle, plusieurs mouvements de réforme religieuse et politique, appelés jihads, sont déclenchés par des lettrés musulmans peuls en Afrique de l'Ouest soudanaise. Ces jihads visent à purifier la pratique de l'islam, jugée trop mêlée aux croyances traditionnelles par les chefs haoussa, et à instaurer un pouvoir politique fondé sur la loi islamique.
Le plus important de ces mouvements est conduit par Ousman dan Fodio, prédicateur peul du pays haoussa. En 1804, il proclame le jihad contre les souverains haoussa, notamment celui de Gobir. La guerre sainte qu'il mène aboutit, en 1809, à la fondation du califat de Sokoto, qui devient le plus vaste État islamique d'Afrique de l'Ouest au XIXe siècle. L'empire est organisé en émirats placés sous l'autorité de gouverneurs fidèles au calife, avec Sokoto pour capitale politique et religieuse. À la mort d'Ousman dan Fodio en 1817, son fils Muhammad Bello lui succède et consolide durablement l'administration de l'empire.
Le califat de Sokoto n'est pas un cas isolé : il inspire d'autres jihads peuls au cours du siècle, comme celui de Sékou Amadou dans le Macina (1818) ou celui d'El Hadj Omar Tall qui fonde l'empire toucouleur (milieu du XIXe siècle). Ensemble, ces mouvements dessinent une véritable ceinture d'États islamiques réformés à travers le Soudan occidental et central.
En Afrique australe, dans la région du Natal, de nombreux clans nguni se disputent au début du XIXe siècle des terres et des troupeaux de plus en plus rares, dans un contexte de croissance démographique et de concurrence pour le commerce avec les comptoirs de la baie de Delagoa. C'est dans ce contexte qu'un jeune chef, Chaka, prend la tête à partir de 1816 du petit clan zoulou et entreprend, par une série de réformes militaires puis par la conquête, d'unifier de nombreux clans nguni sous son autorité.
Chaka transforme profondément l'art de la guerre régional : il remplace la sagaie de jet par une lance courte à large lame (l'iklwa) destinée au corps-à-corps, organise l'armée en régiments (amabutho) recrutés par classes d'âge et impose la tactique dite « des cornes du buffle », qui permet d'encercler l'adversaire. Grâce à cette armée disciplinée, il soumet ou absorbe des dizaines de clans nguni, donnant naissance à un royaume zoulou puissant et centralisé, dont la capitale-kraal est établie à Bulawayo.
Mfecane (« l'écrasement ») : vaste mouvement de guerres, de déplacements de populations et de recompositions politiques provoqué en Afrique australe par l'expansion zouloue au début du XIXe siècle. Il entraîne la formation d'autres royaumes en réaction ou en fuite, comme le royaume ndébélé de Mzilikazi ou le royaume sotho de Moshoeshoe.
Chaka est assassiné en 1828 par ses demi-frères Dingane et Mhlangana, mais le royaume zoulou qu'il a bâti lui survit et reste, pendant tout le XIXe siècle, l'une des puissances politiques et militaires majeures d'Afrique australe.
Le recul de la traite négrière transatlantique s'accompagne, tout au long du XIXe siècle, de l'essor d'un commerce licite qui se substitue progressivement au commerce d'esclaves. Les sociétés africaines se tournent vers l'exportation de produits agricoles et forestiers très demandés en Europe du fait de la révolution industrielle : l'huile de palme (utilisée pour fabriquer savons, bougies et lubrifiants), l'arachide (huile alimentaire), le caoutchouc (avec l'essor de l'industrie du pneumatique), l'ivoire (objets de luxe) et la gomme arabique (utilisée en textile et en pharmacie).
De nouvelles méthodes commerciales accompagnent cet essor : des comptoirs européens s'implantent durablement sur les côtes africaines (factoreries, entrepôts, agences consulaires), tandis que des réseaux d'intermédiaires africains assurent l'acheminement des marchandises depuis l'intérieur du continent jusqu'à ces comptoirs côtiers.
Ce basculement vers le commerce licite transforme en profondeur les sociétés africaines. De nouvelles élites marchandes africaines s'enrichissent en contrôlant les routes et les points d'échange. La production agricole se réoriente en partie vers l'exportation. Les routes commerciales s'étendent vers l'intérieur du continent, intégrant des régions jusque-là peu tournées vers le commerce atlantique ou indien. Enfin, les échanges se monétarisent progressivement, et de nouvelles hiérarchies sociales fondées sur la richesse commerciale complètent ou remplacent les hiérarchies plus anciennes.
Trois grands ensembles régionaux structurent ce renouveau économique africain au XIXe siècle.
En Afrique occidentale, le commerce licite repose surtout sur l'huile de palme, produite dans le golfe de Guinée et le delta du Niger (région surnommée les « Rivières de l'huile »), et sur l'arachide, cultivée en Sénégambie et exportée depuis les comptoirs du Sénégal.
En Afrique centrale, le commerce s'organise autour de trois grands axes reliant l'intérieur du continent à la façade atlantique.
L'axe du fleuve Congo relie l'intérieur du bassin du Congo à l'océan Atlantique en passant par le Pool Malebo (l'actuel « Stanley Pool », entre Kinshasa et Brazzaville), point de rupture de charge incontournable où les marchandises transportées par pirogue sur le fleuve sont reprises par caravanes vers la côte. Cet axe est un exemple particulièrement parlant pour l'histoire du Congo et de la RDC actuels, tant il préfigure l'importance du fleuve comme colonne vertébrale économique de toute la région.
En Afrique de l'Est, le commerce s'organise autour de la zone swahili, tournée vers l'océan Indien. Le sultanat omanais de Zanzibar, dont la capitale est transférée d'Oman à l'île de Zanzibar en 1840 sous l'autorité de Sayyid Saïd, devient la plaque tournante d'un commerce fondé sur l'ivoire, les esclaves (dont la traite se poursuit ici plus longtemps que sur la façade atlantique) et le girofle, cultivé dans les plantations de l'île.
| Axe / zone | Débouché géographique | Intermédiaires principaux | Produits échangés |
|---|---|---|---|
| Afrique occidentale | Golfe de Guinée, delta du Niger, Sénégambie | Royaumes côtiers, négociants africains | Huile de palme, arachide |
| Axe gabonais | Estuaire du Gabon (future Libreville) | Populations myéné (Mpongwé) | Ivoire, bois, caoutchouc |
| Axe du fleuve Congo | Fleuve Congo, Pool Malebo, embouchure atlantique | Bateke, Vili du Loango, Kongo | Caoutchouc, ivoire, produits vivriers |
| Axe angolais luso-africain | Angola (Luanda, Benguela) | Métis luso-africains (pombeiros, ambaquistas) | Ivoire, cire, caoutchouc |
| Zone swahili (Afrique de l'Est) | Zanzibar, côte de l'océan Indien | Marchands swahili et arabo-omanais, caravaniers nyamwezi | Ivoire, esclaves, girofle |
Attention à ne pas confondre : le recul de la traite négrière ne signifie pas la disparition immédiate de l'esclavage en Afrique. Sur la façade orientale, la traite d'esclaves vers le monde arabo-musulman se poursuit une bonne partie du XIXe siècle, en parallèle du commerce licite.
Classez chacun des faits suivants dans la bonne catégorie : renouveau politique ou renouveau économique.
Renouveau politique : 1 (fondation du califat de Sokoto), 3 (unification zouloue par Chaka), 5 (réorganisation du royaume Ashanti).
Renouveau économique : 2 (exportation de l'huile de palme), 4 (comptoirs européens), 6 (commerce du caoutchouc sur l'axe congolais).
Ce classement montre que les deux renouveaux sont étroitement liés : la réorganisation politique des sociétés africaines accompagne et permet souvent l'essor du commerce licite, et inversement, les richesses commerciales renforcent le pouvoir des nouveaux États.
En vous appuyant sur le cours, répondez aux questions suivantes.
À l'aide du tableau du cours, répondez aux questions suivantes.
Construisez un tableau comparatif des trois grandes zones commerciales étudiées dans le cours (Afrique occidentale, Afrique centrale, Afrique de l'Est), en précisant pour chacune : produits principaux, débouché géographique, intermédiaires. Puis répondez : en quoi ces trois zones illustrent-elles à la fois une unité (l'essor général du commerce licite) et une diversité (produits, acteurs, débouchés) du renouveau économique africain au XIXe siècle ?
| Zone | Produits principaux | Débouché | Intermédiaires |
|---|---|---|---|
| Afrique occidentale | Huile de palme, arachide | Golfe de Guinée, Sénégambie (Atlantique) | Royaumes côtiers, négociants africains |
| Afrique centrale | Caoutchouc, ivoire, bois, cire | Estuaire du Gabon, embouchure du Congo, ports angolais (Atlantique) | Myéné, Bateke, Vili, luso-africains |
| Afrique de l'Est | Ivoire, girofle, esclaves | Zanzibar, côte swahili (océan Indien) | Marchands swahili et arabo-omanais, caravaniers nyamwezi |
Unité : dans les trois zones, le XIXe siècle est marqué par le même mouvement de fond : le recul de la traite négrière s'accompagne partout de l'essor d'un commerce dit licite, tourné vers l'exportation de produits agricoles, forestiers ou de prestige, et appuyé sur des réseaux d'intermédiaires africains qui relient l'intérieur du continent aux débouchés maritimes.
Diversité : les produits diffèrent selon les ressources locales (huile de palme et arachide à l'ouest, caoutchouc et ivoire au centre, girofle et ivoire à l'est), les débouchés océaniques ne sont pas les mêmes (Atlantique pour l'ouest et le centre, océan Indien pour l'est), et les acteurs varient fortement, des royaumes côtiers ouest-africains aux réseaux luso-africains d'Angola, en passant par les marchands swahili et arabo-omanais de Zanzibar. Le renouveau économique africain du XIXe siècle est donc un phénomène continental cohérent, mais qui prend des formes régionales très différenciées selon les héritages locaux et les partenaires commerciaux extérieurs.
Sujet : Montrez que le XIXe siècle est, pour l'Afrique, un siècle de renouveau autant politique qu'économique.
Vous rédigerez une composition organisée, avec une introduction (contexte, problématique, annonce du plan), un développement en deux parties, et une conclusion.
Introduction. Après plusieurs siècles marqués par la traite négrière transatlantique, l'Afrique du XIXe siècle entre dans une phase de profonde transformation. Le recul progressif de la traite, imposé par les abolitions européennes, ouvre un espace nouveau que les sociétés africaines s'approprient à leur manière : loin d'être de simples spectatrices, elles réorganisent leurs structures politiques et redéfinissent les bases de leur économie. On peut alors se demander en quoi le XIXe siècle constitue, pour l'Afrique, un véritable siècle de renouveau, à la fois politique et économique. On étudiera d'abord la dimension politique de ce renouveau, puis sa dimension économique.
I. Un renouveau politique. Le recul de la traite et les pressions extérieures nouvelles poussent les sociétés africaines à se réorganiser politiquement, selon deux voies. D'une part, des royaumes déjà anciens comme l'Ashanti, le Dahomey ou le Bornou se réorganisent et adaptent leur administration aux nouvelles conditions commerciales, montrant la capacité des structures politiques africaines à évoluer sans se briser. D'autre part, des États entièrement nouveaux apparaissent, portés par des dynamiques internes puissantes : en Afrique de l'Ouest, le prédicateur peul Ousman dan Fodio proclame en 1804 un jihad contre les souverains haoussa et fonde en 1809 le califat de Sokoto, vaste État islamique organisé en émirats, que son fils Muhammad Bello consolidera ; en Afrique australe, le chef Chaka réforme l'armée zouloue (lance courte, régiments d'âge, tactique d'encerclement) et unifie par la conquête de nombreux clans nguni, provoquant le vaste bouleversement politique et démographique appelé Mfecane. Ces deux exemples, dans deux régions très éloignées du continent, montrent la vitalité politique de l'Afrique du XIXe siècle.
II. Un renouveau économique. Ce renouveau politique s'accompagne d'une transformation économique tout aussi profonde. Le commerce licite - huile de palme, arachide, caoutchouc, ivoire, gomme - se substitue progressivement à la traite des esclaves, porté par de nouveaux comptoirs européens implantés sur les côtes et par des réseaux d'intermédiaires africains reliant l'intérieur du continent à ces comptoirs. Cette dynamique fait émerger de nouvelles élites marchandes et intègre des régions entières dans les circuits d'échange mondiaux. Trois grandes zones illustrent cette recomposition : l'Afrique occidentale, spécialisée dans l'huile de palme et l'arachide ; l'Afrique centrale, organisée autour de trois axes (gabonais, congolais via le Pool Malebo, angolais luso-africain) ; et la zone swahili d'Afrique de l'Est, tournée vers l'océan Indien et le commerce de l'ivoire, des esclaves et du girofle de Zanzibar. Chacune de ces zones combine à sa manière produits, acteurs et débouchés, mais toutes participent du même mouvement de fond : l'insertion croissante de l'Afrique dans les échanges commerciaux mondiaux, sur des bases nouvelles.
Conclusion. Le XIXe siècle apparaît ainsi comme un siècle de renouveau à double face pour l'Afrique : renouveau politique, avec la réorganisation des anciens États et la naissance de puissances nouvelles comme le califat de Sokoto ou le royaume zoulou ; renouveau économique, avec l'essor du commerce licite et la structuration de grandes régions commerciales continentales. Ces deux renouveaux sont d'ailleurs liés, la puissance politique s'appuyant souvent sur la richesse commerciale, et réciproquement. Ce mouvement de réorganisation interne sera cependant bientôt confronté, dans la seconde moitié du siècle, aux ambitions coloniales européennes, qui chercheront à s'en saisir plutôt qu'à le laisser se poursuivre librement.