I. Introduction
Accroche.Dans nos sociétés, on entend souvent dire qu'il faudrait « mettre des sages au pouvoir » pour que la politique cesse d'être un jeu d'intérêts et de calculs. Cette idée, séduisante en apparence, pose une question ancienne : le philosophe, ami de la sagesse et de la vérité, doit-il exercer lui-même le pouvoir, ou son rôle se limite-t-il à éclairer de ses conseils ceux qui gouvernent ?
Problématisation.D'un côté, on pourrait penser que seul celui qui connaît le Bien et la justice en eux-mêmes est capable de diriger la cité vers le bien commun, ce qui justifierait que le philosophe gouverne directement. Mais d'un autre côté, l'expérience historique montre que l'exercice du pouvoir exige des qualités (habileté, compromis, sens du réel) souvent étrangères à la contemplation philosophique, et que la confusion entre sagesse et autorité politique peut même être dangereuse pour la liberté. Faut-il alors que le philosophe accède lui-même à la magistrature suprême, ou doit-il se contenter d'éclairer le prince ou le peuple sans jamais commander ?
Annonce du plan.Nous verrons d'abord que la tradition philosophique, notamment chez Platon, a pu défendre l'idée d'un gouvernement des philosophes. Nous examinerons ensuite les limites de cette thèse et les raisons pour lesquelles beaucoup de penseurs, comme Kant, ont préféré cantonner le philosophe au rôle de conseiller. Enfin, nous proposerons une synthèse distinguant la fonction de sagesse et la fonction de commandement.
II. Développement
Thèse.Platon, dans La République, soutient que les maux des cités ne cesseront que lorsque les philosophes deviendront rois, ou que les rois deviendront philosophes. Selon lui, seul celui qui a contemplé les Idées, en particulier l'Idée du Bien, connaît véritablement la justice et peut donc gouverner en vue de l'intérêt général plutôt qu'en vue de ses intérêts particuliers. Le philosophe-roi n'aspire pas au pouvoir par ambition, mais l'accepte par devoir, précisément parce qu'il n'a pas soif de richesses ou d'honneurs. Cette thèse repose sur une hiérarchie des savoirs : la politique, pour être juste, doit être subordonnée à la vérité philosophique, faute de quoi elle reste livrée à l'opinion, à la rhétorique et aux passions, comme le montre Platon dans sa critique des sophistes et de la démocratie athénienne qui a condamné Socrate.
Antithèse.Pourtant, cette identification du sage et du souverain se heurte à plusieurs objections. D'abord, gouverner suppose des compétences pratiques, un sens de la décision rapide et du compromis, qui ne se confondent pas avec la contemplation des vérités éternelles : on peut être un excellent théoricien de la justice et un piètre gestionnaire des affaires humaines. Ensuite, l'histoire enseigne la prudence face aux « rois philosophes » : quand la vérité prétendue d'un seul homme devient loi pour tous, le risque du despotisme éclairé n'est jamais loin. C'est pourquoi Kant, dans son essai Vers la paix perpétuelle, refuse que les philosophes deviennent rois ou que les rois deviennent philosophes, car le pouvoir corrompt le jugement libre ; il préfère que les philosophes gardent leur indépendance et se bornent à conseiller publiquement les gouvernants, sans détenir eux-mêmes l'autorité. On peut également rappeler que, pour Hobbes et pour Rousseau, la légitimité du pouvoir ne vient pas du savoir d'un seul mais d'un contrat, explicite ou implicite, par lequel les hommes sortent de l'état de nature : la souveraineté appartient alors au corps politique ou au peuple, non à une élite de sages auto-désignés.
Synthèse.Ces deux positions ne sont peut-être pas aussi opposées qu'il y paraît si l'on distingue deux fonctions. La fonction de sagesse, qui consiste à penser les fins de l'action politique (la justice, le bien commun, les limites du pouvoir), et la fonction de commandement, qui consiste à décider et à exécuter dans l'urgence du réel. Le philosophe est sans doute plus utile à la cité comme conscience critique, comme conseiller capable de rappeler aux gouvernants les principes qu'ils oublient, que comme chef d'État astreint aux contraintes de l'action immédiate. Le rôle du philosophe serait alors de former le jugement des citoyens et des dirigeants, de garantir un espace de discussion publique et rationnelle, plutôt que de s'emparer lui-même du pouvoir : c'est cette voie médiane qu'illustrent, chacun à sa façon, les philosophes conseillers de princes ou les penseurs qui, comme Kant, misent sur la raison publique plus que sur l'autorité personnelle.
III. Conclusion
Bilan.Le philosophe ne doit donc pas nécessairement gouverner au sens où il exercerait lui-même l'autorité souveraine, mais il a une responsabilité incontournable : éclairer, par la réflexion et la critique, ceux qui exercent le pouvoir, afin que la force politique ne se sépare jamais totalement de la recherche de la justice.
Point de vue personnel.Il me semble que l'idéal platonicien du philosophe-roi garde une valeur : il rappelle que la politique ne doit pas être seulement affaire de rapports de force. Mais dans des sociétés modernes plurielles comme la nôtre, confier le pouvoir à une seule catégorie de sages serait contraire à l'exigence démocratique ; le rôle du philosophe est plutôt de nourrir le débat public et d'aiguiser l'esprit critique des citoyens et des dirigeants.
Ouverture.Cette réflexion invite à se demander si, dans les démocraties contemporaines, ce rôle de conseil critique ne devrait pas être assumé collectivement par l'école, les intellectuels et les citoyens eux-mêmes, plutôt que par un philosophe isolé.