L'histoire est la science qui étudie les sociétés humaines du passé. Contrairement à un simple récit ou à une légende, elle se construit selon une démarche rigoureuse : l'historien ne peut rien affirmer sans preuve. Pour reconstituer un fait, une civilisation ou un événement disparu, il doit rassembler des sources, les confronter les unes aux autres, puis faire appel, lorsque cela est nécessaire, à d'autres sciences dites auxiliaires et à des méthodes de datation scientifiquement fiables. Ce chapitre présente l'ensemble de ces outils qui permettent à l'historien de transformer des traces éparses en connaissance historique solide.
Une source historique est tout document, trace, vestige ou témoignage laissé volontairement ou involontairement par les sociétés du passé, et qui permet à l'historien de reconstituer, d'expliquer et de dater les faits historiques.
On distingue traditionnellement quatre grandes catégories de sources historiques, qui se complètent et permettent des recoupements indispensables à la fiabilité du travail de l'historien.
Ce sont les documents rédigés qui ont traversé le temps : les archives (administratives, judiciaires, notariales, religieuses), les chroniques (récits rédigés par des témoins, des clercs ou des scribes relatant les événements de leur époque), les actes administratifs (décrets, traités, actes de naissance ou de propriété, recensements) et les correspondances (lettres privées ou officielles échangées entre particuliers, chefs d'État ou administrateurs). Ces sources offrent souvent une datation précise et un contenu détaillé, mais elles ne concernent que les sociétés ayant pratiqué l'écriture, ce qui limite leur usage pour de larges pans de l'histoire africaine ancienne.
Les archives coloniales conservées à Brazzaville, les traités signés entre explorateurs européens et chefs traditionnels congolais à la fin du XIXe siècle, ou encore les registres paroissiaux des missions constituent des sources écrites précieuses pour l'histoire du Congo.
Dans de nombreuses sociétés, en particulier en Afrique subsaharienne où l'écriture s'est diffusée tardivement ou de façon inégale, la mémoire collective s'est transmise oralement de génération en génération : traditions orales, généalogies royales ou familiales, contes, proverbes et chants épiques. Ces sources jouent un rôle particulièrement important sur le continent africain, où des spécialistes attitrés, les griots, assurent la fonction de gardiens et de transmetteurs de la mémoire collective : ils mémorisent les généalogies des familles régnantes, les hauts faits des ancêtres et l'histoire des royaumes, qu'ils restituent lors des cérémonies. L'historien doit néanmoins soumettre ces sources à une critique attentive, car la transmission orale peut être déformée, enjolivée ou réorganisée au fil des générations.
L'historien Djibril Tamsir Niane a démontré, avec son ouvrage Soundjata ou l'épopée mandingue, que la tradition orale recueillie auprès des griots pouvait être exploitée scientifiquement comme une véritable source historique, à condition d'en croiser le contenu avec d'autres témoignages.
L'archéologie fournit à l'historien des vestiges matériels mis au jour par des fouilles méthodiques : ossements, outils, poteries, fondations d'habitations, sépultures et monuments. Ces vestiges renseignent sur le mode de vie, l'organisation sociale, les techniques et les échanges des populations anciennes, y compris pour des périodes ou des sociétés qui n'ont laissé aucun texte.
Les fouilles menées dans le bassin du Congo ont révélé des sites d'habitat de l'âge du fer, avec des scories de fonte du fer, des tessons de poteries décorées et des outils agricoles, témoignant de l'ancienneté de la métallurgie dans la région.
Il s'agit de toute représentation visuelle léguée par le passé : peintures et gravures rupestres, sculptures, monnaies frappées d'effigies ou de symboles, et, pour les périodes plus récentes, les photographies. Ces sources renseignent sur les croyances, l'art, le pouvoir et la vie quotidienne des sociétés anciennes.
Les peintures rupestres du Tassili n'Ajjer, dans le Sahara algérien, montrent des scènes de chasse et d'élevage qui attestent d'un climat beaucoup plus humide qu'aujourd'hui, plusieurs millénaires avant notre ère.
L'histoire ne travaille pas de manière isolée. Pour interpréter correctement ses sources et combler les lacunes documentaires, elle s'appuie sur un ensemble de sciences humaines complémentaires, appelées sciences auxiliaires, chacune apportant un éclairage spécifique.
Elle étudie les sociétés du passé à partir des vestiges matériels exhumés par la fouille méthodique et stratigraphique du sol. Elle permet de reconstituer des modes de vie disparus, en l'absence même de tout document écrit.
Elle étudie l'être humain dans sa diversité biologique, sociale et culturelle. Elle aide l'historien à comprendre l'organisation des sociétés, les parentés, les rites et les croyances des populations étudiées.
Discipline voisine de l'anthropologie, elle procède par observation directe et comparaison des sociétés, souvent au moyen d'enquêtes de terrain. Elle éclaire l'historien sur des pratiques sociales, économiques et religieuses encore vivantes qui prolongent des usages anciens.
Elle étudie l'évolution des langues et leurs parentés. En comparant le vocabulaire de langues apparentées, elle permet de retracer les grandes migrations de peuples et leurs zones d'origine.
L'étude comparée des langues bantoues a permis aux linguistes de localiser leur berceau vers l'actuel Nigeria-Cameroun et de retracer les grandes migrations bantoues qui ont peuplé une grande partie de l'Afrique centrale, orientale et australe.
Elle est l'étude scientifique des écritures anciennes : elle permet de lire, de dater et d'authentifier des manuscrits en analysant la forme des lettres, les supports et les encres utilisées.
Elle est l'étude des monnaies anciennes. Les effigies, les inscriptions et le métal des pièces renseignent sur les souverains, les échanges commerciaux et la datation des couches archéologiques dans lesquelles elles sont retrouvées.
Elle étudie l'ADN des populations actuelles et anciennes afin de reconstituer les liens de parenté, les migrations et le peuplement des continents sur le temps long, en complément des données archéologiques et linguistiques.
| Science auxiliaire | Objet d'étude | Apport pour l'historien |
|---|---|---|
| Archéologie | Vestiges matériels exhumés par fouille | Reconstitue les modes de vie sans document écrit |
| Anthropologie | L'homme dans sa diversité bio-culturelle | Éclaire l'organisation sociale et les croyances |
| Ethnologie | Sociétés observées sur le terrain | Prolonge la compréhension des pratiques anciennes |
| Linguistique historique | Évolution et parenté des langues | Retrace les migrations de peuples |
| Paléographie | Écritures et manuscrits anciens | Permet de lire et dater les textes |
| Numismatique | Monnaies anciennes | Renseigne sur souverains et échanges |
| Génétique des populations | ADN ancien et actuel | Reconstitue migrations et peuplement |
Situer précisément un vestige dans le temps est essentiel pour l'historien. Deux méthodes scientifiques sont particulièrement utilisées.
Tout organisme vivant (plante, animal, être humain) absorbe du carbone, dont une infime partie est constituée de carbone 14, un isotope radioactif. Tant que l'organisme est vivant, le stock de carbone 14 se renouvelle. À sa mort, ce renouvellement cesse et le carbone 14 se désintègre progressivement à un rythme constant, appelé demi-vie, qui est d'environ 5730 ans pour le carbone 14. En mesurant la quantité de carbone 14 restante dans un échantillon, on peut donc calculer depuis combien de temps l'organisme est mort.
Cette méthode s'applique uniquement aux matières organiques : bois, charbon, os, coquillages, tissus végétaux ou fibres. Elle a révolutionné l'archéologie en donnant des dates absolues fiables aux sites fouillés.
Le carbone 14 ne permet de dater que des échantillons ayant moins d'environ 50 000 ans : au-delà, la quantité résiduelle de carbone 14 devient trop faible pour être mesurée avec précision. La méthode peut aussi être faussée par une contamination de l'échantillon, et elle nécessite d'être calibrée à l'aide d'autres méthodes indépendantes, notamment la dendrochronologie.
Cette méthode repose sur l'observation des cernes de croissance visibles dans le tronc des arbres : chaque année, l'arbre ajoute un cerne dont l'épaisseur varie selon les conditions climatiques (une année humide produit un cerne plus large, une année sèche un cerne plus fin). En comparant la succession des cernes d'un échantillon de bois avec des séquences de référence déjà datées, on peut déterminer avec une précision annuelle l'année d'abattage de l'arbre. La dendrochronologie sert à dater directement des objets ou charpentes en bois, mais elle sert aussi, de façon essentielle, à calibrer et corriger les dates obtenues par le carbone 14.
L'étude des poutres d'un ancien bâtiment ou d'une pirogue en bois permet, grâce à la dendrochronologie, de connaître avec précision l'année d'abattage de l'arbre utilisé pour sa fabrication.
Aucune source, aussi précieuse soit-elle, n'est parfaite ni totalement neutre : un texte peut être partial, une tradition orale déformée, un vestige incomplet. C'est pourquoi l'historien pratique systématiquement le recoupement des sources : il confronte plusieurs types de documents et plusieurs méthodes entre eux (par exemple une tradition orale, un vestige archéologique daté au carbone 14, et une analyse linguistique) afin de vérifier leur cohérence et d'établir des faits aussi fiables que possible. Cette exigence d'esprit critique est au cœur de la méthode historique : elle distingue le travail scientifique de l'historien du simple récit légendaire ou de la rumeur.
Classe chacun des éléments suivants dans l'une des quatre catégories de sources historiques (écrite, orale, archéologique, iconographique) :
On remarque qu'un même objet peut parfois relever de deux regards à la fois (la pièce de monnaie est à la fois un vestige archéologique et une source iconographique étudiée par la numismatique), ce qui montre la complémentarité des sources et des sciences auxiliaires.
Le carbone 14 a une demi-vie d'environ 5730 ans. Un fragment de bois retrouvé lors d'une fouille archéologique ne contient plus que 25 % de son taux initial de carbone 14.
Associe chaque science auxiliaire à sa définition, puis réponds à la question de synthèse.
Sciences : a) Anthropologie — b) Linguistique historique — c) Numismatique — d) Paléographie
Définitions : 1) Étude des écritures anciennes permettant de lire et de dater les manuscrits. 2) Étude de l'homme dans sa diversité biologique et culturelle. 3) Étude des monnaies anciennes. 4) Étude de l'évolution et de la parenté des langues, utile pour retracer les migrations.
Question de synthèse : en t'appuyant sur l'exemple des migrations bantoues, explique en 3 à 4 lignes pourquoi l'historien a besoin de croiser plusieurs sciences auxiliaires plutôt que de s'appuyer sur une seule.
Associations : a-2 (anthropologie / diversité de l'homme) ; b-4 (linguistique historique / langues et migrations) ; c-3 (numismatique / monnaies) ; d-1 (paléographie / écritures anciennes).
Synthèse : pour reconstituer les migrations bantoues, la linguistique historique a permis de localiser le berceau originel des langues bantoues et de suivre leur diffusion ; l'archéologie a confirmé cette diffusion en retrouvant des vestiges matériels (poteries, outils en fer) le long des itinéraires supposés ; la génétique des populations a, plus récemment, permis de vérifier les liens de parenté biologique entre populations éloignées. Aucune de ces disciplines prise isolément n'aurait suffi à établir un récit fiable : c'est leur croisement qui donne à l'historien une reconstitution solide et vérifiée des migrations anciennes.
Des fouilles archéologiques menées dans un site du bassin du Congo ont mis au jour des poteries décorées, des ossements d'animaux domestiques et un fragment de bois carbonisé. Les traditions orales locales évoquent l'installation, en ce lieu, d'un peuple venu de l'est, conduit par un chef fondateur. L'analyse au carbone 14 du fragment de bois carbonisé donne un âge d'environ 1200 ans.
Sujet : « Pourquoi l'historien a-t-il besoin de sciences auxiliaires ? »
Rédige un petit exposé argumenté et structuré (introduction, développement en deux ou trois parties, conclusion) répondant à cette question, en t'appuyant sur les notions étudiées dans ce chapitre (sources, sciences auxiliaires, méthodes de datation).
Introduction. L'histoire est la science qui étudie les sociétés humaines du passé à partir des traces qu'elles ont laissées. Or ces traces, appelées sources, sont souvent incomplètes, ambiguës ou muettes sur certains aspects essentiels : l'origine d'un peuple, l'âge exact d'un vestige, le sens d'une inscription. Pour surmonter ces limites, l'historien fait appel à d'autres disciplines, dites sciences auxiliaires, ainsi qu'à des méthodes scientifiques de datation. On peut alors se demander pourquoi cette collaboration entre disciplines est indispensable au travail de l'historien.
I. Les sources historiques présentent des limites que l'historien seul ne peut surmonter. Les sources écrites ne concernent que les sociétés ayant pratiqué l'écriture et sont souvent partiales, rédigées du point de vue d'un pouvoir ou d'un groupe social. Les sources orales, très importantes en Afrique où les griots ont longtemps assuré la transmission de la mémoire collective, peuvent être déformées au fil des générations. Les sources archéologiques et iconographiques, quant à elles, sont muettes : un objet retrouvé lors d'une fouille ne dit pas de lui-même son âge exact ni le sens qu'il avait pour ceux qui l'ont fabriqué. L'historien, formé à la lecture des textes et à la critique des documents, ne dispose donc pas seul de tous les outils nécessaires pour interpréter ces vestiges silencieux.
II. Les sciences auxiliaires apportent chacune un éclairage complémentaire et indispensable. L'archéologie exhume et replace dans leur contexte les vestiges matériels ; l'anthropologie et l'ethnologie éclairent l'organisation sociale et les croyances des populations étudiées ; la linguistique historique retrace les migrations de peuples à partir de la parenté des langues, comme dans le cas des migrations bantoues en Afrique centrale et australe ; la paléographie permet de lire et de dater des écritures anciennes ; la numismatique tire des monnaies des informations sur les souverains et les échanges commerciaux ; la génétique des populations, plus récemment, confirme ou nuance les hypothèses de peuplement à partir de l'ADN. Chacune de ces disciplines, prise isolément, ne donnerait qu'une vision partielle ; c'est leur addition qui permet une reconstitution fiable.
III. Les méthodes scientifiques de datation apportent la rigueur chronologique indispensable à toute reconstitution historique. Le carbone 14, fondé sur la désintégration radioactive régulière d'un isotope présent dans toute matière organique, permet de dater des ossements, du bois ou des charbons avec une bonne précision jusqu'à environ 50 000 ans. La dendrochronologie, fondée sur l'étude des cernes de croissance des arbres, permet de dater des objets en bois avec une précision annuelle et sert également à calibrer les résultats du carbone 14. Ces méthodes transforment des hypothèses relatives en dates absolues vérifiables, ce qu'aucune source seule, écrite ou orale, ne peut garantir avec la même exactitude.
Conclusion. L'historien a besoin des sciences auxiliaires et des méthodes de datation parce que ses sources, prises isolément, restent lacunaires, ambiguës ou invérifiables. En croisant les apports de l'archéologie, de l'anthropologie, de l'ethnologie, de la linguistique historique, de la paléographie, de la numismatique et de la génétique des populations, et en s'appuyant sur des méthodes scientifiques comme le carbone 14 et la dendrochronologie, l'historien peut vérifier, dater et interpréter ses sources avec un maximum de rigueur. C'est cette démarche critique et pluridisciplinaire qui distingue le savoir historique de la simple légende, et qui fait de l'histoire une véritable science.
Qu'est-ce qu'une source historique ?
Parmi les éléments suivants, lequel est une source écrite ?
Dans de nombreuses sociétés africaines, qui est traditionnellement le gardien et le transmetteur de la mémoire collective orale ?
Les sources archéologiques comprennent principalement :
L'anthropologie, science auxiliaire de l'histoire, étudie principalement :
La linguistique historique permet notamment à l'historien de :
Le principe de la méthode du carbone 14 repose sur :
La demi-vie du carbone 14 est d'environ :
La méthode du carbone 14 est considérée comme fiable jusqu'à environ :
La dendrochronologie est une méthode qui :