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Introduction

Depuis l'origine de la réflexion philosophique, l'homme s'est interrogé sur ce qui « est » : d'où vient le monde, qu'est-ce qu'exister, qui suis-je, et quel principe fonde l'univers. Ces questions ont reçu des réponses différentes selon les civilisations. Ce chapitre confronte, sur quatre domaines fondamentaux — la cosmogonie, l'ontologie, l'anthropologie et la théologie — la pensée philosophique grecque et la pensée philosophique africaine, afin de montrer que la saisie de l'être n'est ni unique ni univoque, mais plurielle.

1. La cosmogonie : penser l'origine du monde

Définition

La cosmogonie est la partie de la philosophie qui s'interroge sur l'origine, la formation et la genèse de l'univers. Elle cherche un principe premier (archè) à partir duquel tout serait né.

1.1 Chez les Grecs

Les premiers philosophes grecs, appelés physiocrates (ou physiciens), cherchent un principe matériel unique à l'origine de toutes choses :

  • Thalès de Milet considère que l'eau est le principe premier, car elle est présente sous toutes les formes de la matière et nécessaire à la vie.
  • Anaximandre rejette un élément déterminé et propose l'apeiron, c'est-à-dire l'illimité, l'indéterminé, une substance première sans qualité propre d'où naissent les contraires (chaud/froid, sec/humide).
  • Anaximène revient à un élément déterminé : l'air, qui se raréfie en feu et se condense en vent, nuages, eau puis terre.

Les pluralistes, avec Empédocle, refusent un principe unique et posent quatre éléments (eau, air, terre, feu) mis en mouvement par deux forces cosmiques opposées : l'Amour (philia), qui unit les éléments, et la Haine (neikos), qui les sépare.

Les atomistes, Démocrite puis le Romain Lucrèce (dans De la nature des choses), affirment que l'univers est constitué d'atomes — particules insécables, invisibles, en nombre infini — se mouvant dans le vide. Leurs combinaisons et séparations expliquent la naissance et la disparition de tous les corps.

Exemple

Pour Démocrite, une table, un arbre ou un être humain ne sont que des agencements provisoires d'atomes ; leur destruction n'est qu'une dispersion de ces atomes dans le vide, non un anéantissement.

1.2 Chez les Africains

Chez les Bantou, l'univers n'est pas pensé comme un assemblage de matière, mais comme une force vitale hiérarchisée : Dieu (force suprême), les ancêtres et esprits, les vivants (hommes, animaux, plantes) et enfin les choses inanimées. Chaque être occupe un rang dans cette échelle des forces, et la vie consiste à faire croître sa propre force en restant en harmonie avec les autres.

Chez les Dogons du Mali, la cosmogonie a été recueillie par l'ethnologue Marcel Griaule auprès du sage Ogotemmêli (Dieu d'eau). Elle est centrée sur le mythe du Nommo, être primordial, à la fois principe créateur et modèle de l'humanité, associé à l'eau, à la parole et à la fécondité. Ce récit mythique déploie un symbolisme très élaboré (l'œuf du monde, la graine, la parole créatrice) qui organise l'ensemble du réel.

DomainePensée grecquePensée africaine
CosmogoniePrincipe matériel (eau, apeiron, air), éléments et forces (Empédocle), atomes et vide (Démocrite, Lucrèce)Force vitale hiérarchisée (Bantou) ; mythe du Nommo (Dogons)

2. L'ontologie : la science de l'être en tant qu'être

Définition

L'ontologie est la science de l'être en tant qu'être, c'est-à-dire l'étude de ce qui fait qu'une chose est, indépendamment de ses qualités particulières.

2.1 Chez les Grecs

Parménide soutient, dans son poème De la Nature, que « l'être est, le non-être n'est pas ». L'être est un, immobile, éternel, indivisible et parfaitement identique à lui-même : le changement et la multiplicité ne seraient que des illusions des sens. À l'inverse, Héraclite affirme que « tout s'écoule » (panta rhei) : rien n'est fixe, tout est devenir perpétuel, comme le montre l'image du fleuve dans lequel « on ne se baigne jamais deux fois ». Ce flux universel est cependant réglé par le logos, la raison cachée qui ordonne les contraires.

À retenir

Parménide et Héraclite incarnent les deux pôles opposés de la pensée grecque sur l'être : l'immobilité de l'Un contre le mouvement perpétuel du multiple.

2.2 Chez les Africains

Le philosophe rwandais Alexis Kagamé propose une ontologie bantu-rwandaise fondée sur quatre catégories linguistico-philosophiques, les NTU : le Muntu (être doué d'intelligence : homme, esprit, Dieu), le Kintu (être-chose, sans intelligence), le Hantu (être-lieu et être-temps) et le Kuntu (modalité, manière d'être). Toute réalité de l'univers se laisse classer dans l'une de ces catégories, ce qui constitue une véritable métaphysique africaine de l'être, aussi rigoureuse que celle des Grecs mais construite à partir des structures de la langue bantoue.

DomainePensée grecquePensée africaine
OntologieÊtre immobile et un (Parménide) / devenir perpétuel et logos (Héraclite)Catégories NTU : Muntu, Kintu, Hantu, Kuntu (Kagamé)

3. L'anthropologie : penser l'homme

Définition

L'anthropologie philosophique est l'étude rationnelle de l'homme, de sa nature et de la connaissance qu'il peut avoir de lui-même.

3.1 Chez les Grecs

Socrate ne laisse aucun écrit, mais sa méthode de dialogue est restée célèbre. Elle comporte deux moments : l'ironie, qui consiste à feindre l'ignorance pour interroger l'interlocuteur et le conduire, par ses propres contradictions, à reconnaître qu'il ne sait pas ce qu'il croyait savoir ; et la maïeutique (l'« art d'accoucher les esprits »), qui aide l'interlocuteur à faire naître par lui-même la vérité qu'il porte déjà en lui, sans qu'on la lui impose de l'extérieur. Toute la démarche socratique est résumée dans la maxime gravée au fronton du temple de Delphes : « connais-toi toi-même » (gnôthi seauton).

Exemple

Dans les dialogues de Platon, Socrate interroge un jeune esclave sans instruction et, par une suite de questions, l'amène à découvrir seul un théorème de géométrie : la vérité était déjà en lui, elle n'avait besoin que d'être « accouchée ».

3.2 Chez les Africains

Alexis Kagamé prolonge sa réflexion ontologique par une anthropologie bantu qui situe l'homme (Muntu) au sommet des êtres doués d'intelligence, en relation vitale avec Dieu, les ancêtres et la communauté. Le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga, notamment dans La crise du Muntu, invite quant à lui l'Afrique à une auto-critique : il refuse aussi bien l'image d'un « homme africain » figée par le regard colonial que la simple répétition nostalgique de la tradition, et appelle à penser librement, par soi-même, la condition et la responsabilité de l'homme africain d'aujourd'hui.

DomainePensée grecquePensée africaine
AnthropologieIronie et maïeutique, « connais-toi toi-même » (Socrate)Le Muntu au sein de la force vitale (Kagamé) ; critique de soi (Eboussi Boulaga)

4. La théologie : penser le principe divin

Définition

La théologie philosophique est l'étude rationnelle de l'être divin envisagé comme cause première ou principe ultime de toutes choses.

4.1 Chez les Grecs

Aristote distingue l'être en puissance (ce qu'une chose peut devenir, sa capacité non encore réalisée) et l'être en acte (la réalisation effective de cette capacité) : le gland est un chêne en puissance, l'arbre adulte est le chêne en acte. Pour expliquer tout mouvement et tout changement dans l'univers, Aristote pose l'existence d'un premier moteur, lui-même immobile et « en acte pur », sans aucune puissance non réalisée : c'est Dieu, cause finale qui meut le monde par attraction (« comme l'objet aimé meut celui qui aime ») sans être lui-même mû, et qui est décrit comme une « pensée qui se pense elle-même ».

À retenir

Chez Aristote, Dieu n'est pas un créateur au sens biblique : il est le principe qui explique le mouvement de l'univers sans lui-même se mouvoir — l'Acte pur, sans mélange de puissance.

4.2 Chez les Africains

La civilisation égyptienne ancienne développe une riche théologie solaire : le dieu (ou Amon-Rê), incarné par le soleil, traverse le ciel chaque jour et symbolise la vie, l'ordre et le renouvellement perpétuel. À côté de lui, des divinités créatrices comme Atoum ou Ptah sont associées à la genèse du monde par la parole ou par la pensée créatrice. L'ensemble de cet univers divin est maintenu par Maât, principe d'ordre, de vérité et de justice cosmique, que le pharaon a la charge de faire régner sur terre.

DomainePensée grecquePensée africaine
ThéologieÊtre en acte / en puissance, Dieu moteur immobile (Aristote)Théologie solaire, dieux créateurs, ordre de Maât (Égyptiens)

🎯 Ce qu'il faut retenir

  • La cosmogonie grecque cherche un principe matériel (eau, apeiron, air, éléments, atomes) ; la cosmogonie africaine pense l'univers comme force vitale (Bantou) ou comme récit mythique symbolique (Nommo chez les Dogons).
  • L'ontologie grecque oppose l'être immobile de Parménide au devenir perpétuel d'Héraclite ; l'ontologie bantu-rwandaise de Kagamé classe tout le réel selon les catégories NTU.
  • L'anthropologie grecque s'incarne dans la méthode socratique (ironie, maïeutique, « connais-toi toi-même ») ; la réflexion africaine (Kagamé, Eboussi Boulaga) pense l'homme dans la force vitale et appelle à une critique de soi.
  • La théologie grecque d'Aristote distingue l'acte et la puissance et pose un Dieu moteur immobile ; la théologie égyptienne développe un culte solaire ordonné par Maât.
  • Sur chacun de ces quatre domaines, la pensée grecque et la pensée africaine proposent des réponses originales, rigoureuses et comparables : il n'existe pas une seule façon légitime de saisir l'être.
1

Qu'est-ce que la méthode socratique (ironie et maïeutique) ?

facile

Expliquez en quoi consiste la démarche philosophique de Socrate.

Correction

La méthode socratique comporte deux temps complémentaires. Le premier est l'ironie : Socrate feint l'ignorance et interroge son interlocuteur qui, lui, croit savoir. À force de questions, l'interlocuteur découvre les contradictions de son propre discours et reconnaît qu'il ne savait pas réellement ce qu'il pensait savoir. Le second temps est la maïeutique, littéralement « l'art d'accoucher les esprits » : Socrate, se comparant à sa mère sage-femme, n'apporte aucun savoir tout fait, mais aide l'interlocuteur à faire naître par lui-même la vérité qu'il porte déjà en lui, en le guidant par des questions bien choisies. Cette double méthode illustre la maxime « connais-toi toi-même » : la sagesse commence par la reconnaissance de sa propre ignorance, avant que la vérité ne soit découverte de l'intérieur, et non reçue passivement d'un maître.

2

Comparez la conception de l'être chez Parménide et chez Héraclite.

moyen

Montrez en quoi ces deux philosophes présocratiques s'opposent sur la question de l'être.

Correction

Parménide affirme que « l'être est, le non-être n'est pas » : l'être est un, éternel, immobile et indivisible ; il ne peut ni naître ni périr, ni se transformer, car cela supposerait qu'il vienne du non-être, ce qui est impensable. Le changement perçu par les sens n'est donc, pour lui, qu'une illusion trompeuse ; seule la raison atteint la vérité de l'être immuable. À l'opposé, Héraclite soutient que « tout s'écoule » (panta rhei) : la réalité est un devenir perpétuel, un flux incessant, comme l'illustre l'image du fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois de la même façon. Pour lui, ce mouvement n'est pas chaotique : il est réglé par le logos, la raison universelle qui unifie les contraires (le jour et la nuit, la vie et la mort). Ainsi, Parménide fonde l'être sur l'immobilité et l'identité, tandis qu'Héraclite le fonde sur le changement et la contradiction féconde ; ces deux positions inaugurent, dans l'histoire de la philosophie occidentale, le débat entre l'être et le devenir.

3

Qu'est-ce que la force vitale chez les Bantou ?

moyen

Présentez la conception bantoue de l'univers fondée sur la force vitale.

Correction

Chez les Bantou, l'univers n'est pas conçu comme une matière inerte organisée en substances séparées, mais comme un ensemble de forces vitales hiérarchisées, en interaction constante. Au sommet se trouve Dieu, force suprême et source de toute autre force ; viennent ensuite les ancêtres et les esprits, intermédiaires entre Dieu et les hommes ; puis les vivants (hommes, animaux, plantes), classés selon leur degré de force ; enfin les choses inanimées, qui possèdent la force la plus faible mais participent tout de même à cet ordre cosmique. Chaque être cherche à accroître sa propre force vitale, mais cette croissance ne doit jamais se faire au détriment de l'harmonie de l'ensemble : nuire à un autre être, ou rompre le lien avec les ancêtres, affaiblit sa propre force. Cette conception dynamique et relationnelle de l'être s'oppose à une vision purement matérielle ou statique de l'univers : exister, pour un Bantou, c'est participer activement à un réseau vivant de forces interdépendantes.

4

En quoi consiste la théologie d'Aristote (l'être en acte et en puissance) ?

difficile

Expliquez la distinction acte/puissance chez Aristote et son usage dans la démonstration de l'existence du premier moteur.

Correction

Aristote explique le changement en distinguant deux modes de l'être. L'être en puissance désigne une capacité, une possibilité non encore réalisée : le gland est un chêne en puissance. L'être en acte désigne au contraire la réalisation effective de cette capacité : l'arbre adulte est le chêne en acte. Tout changement est ainsi le passage d'un être de la puissance à l'acte. Or, remonter la chaîne des causes qui font passer les choses de la puissance à l'acte conduit, selon Aristote, à devoir poser un premier principe qui meut tout sans lui-même passer de la puissance à l'acte : un être qui serait acte pur, sans aucune puissance non réalisée, donc parfait, immuable et éternel. Ce premier moteur, lui-même immobile, meut le monde non par contact ni par force physique, mais comme un objet désirable meut celui qui le désire : il attire l'univers vers lui par sa perfection. Aristote le décrit comme une « pensée qui se pense elle-même », activité purement intellectuelle. Cette théologie est donc une conclusion rationnelle de la physique, et non une révélation : Dieu y est le principe qui rend intelligible l'ordre et le mouvement du cosmos.

Problème de synthèse — Existe-t-il une conception proprement africaine de l'être ?

● Niveau Bac

Rédigez une réponse structurée (introduction, développement, conclusion) à cette question, en mobilisant les auteurs et notions étudiés dans ce chapitre.

Correction rédigée

Introduction. La philosophie occidentale a longtemps prétendu que la métaphysique — la réflexion sur l'être — était son domaine exclusif, réduisant les pensées africaines à de simples croyances ou mythes sans rigueur conceptuelle. Peut-on pourtant soutenir qu'il existe une véritable conception africaine de l'être, aussi cohérente et rigoureuse que celle des Grecs, mais construite sur des bases propres ?

Développement. On observe d'abord que les penseurs africains ont élaboré, sur chacun des grands domaines de la métaphysique, des réponses originales et structurées. En cosmogonie, la force vitale hiérarchisée des Bantou et le mythe du Nommo chez les Dogons proposent une explication cohérente de l'origine et de l'ordre du monde, au même titre que les principes matériels des physiocrates grecs. En ontologie, Alexis Kagamé construit, à partir de la langue bantu-rwandaise, un système de catégories (Muntu, Kintu, Hantu, Kuntu) qui classe rigoureusement tout ce qui est, jouant un rôle comparable à celui des catégories aristotéliciennes. En anthropologie, la réflexion de Kagamé et la critique d'Eboussi Boulaga interrogent la place et la responsabilité de l'homme africain avec la même exigence que la maïeutique socratique. En théologie, la théologie solaire égyptienne, organisée autour de Rê et de l'ordre cosmique de Maât, atteste d'une pensée rationnelle du divin bien avant la philosophie grecque elle-même. On peut donc affirmer qu'il existe bien des conceptions africaines de l'être, plurielles selon les peuples (bantoue, dogon, égyptienne), mais toutes marquées par un même trait distinctif : l'être n'y est jamais isolé, il est toujours pensé en relation — avec la communauté, les ancêtres, la force vitale, l'ordre cosmique — alors que la tradition grecque, en particulier chez Parménide et Aristote, tend à penser l'être comme substance autonome et immobile.

Conclusion. Il existe donc une conception africaine de l'être, ou plutôt des conceptions africaines, aussi élaborées philosophiquement que les conceptions grecques, mais fondées sur un principe relationnel et dynamique plutôt que substantiel et statique. Reconnaître cette pluralité invite à dépasser toute hiérarchie entre les civilisations et à concevoir la philosophie comme un dialogue universel sur la question de l'être.

🎯 QCM — Les perceptions de l'être

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0/10Répondu
Question 1/10
Quel élément Thalès de Milet considère-t-il comme le principe premier (archè) de toutes choses ?
Question 2/10
Selon Empédocle, quelles sont les deux forces qui font s'unir et se séparer les quatre éléments ?
Question 3/10
Pour les atomistes Démocrite et Lucrèce, l'univers est constitué de...
Question 4/10
Chez les Bantou, comment est organisée la force vitale qui structure l'univers ?
Question 5/10
La cosmogonie dogon, recueillie notamment par l'ethnologue Marcel Griaule, repose sur le mythe de...
Question 6/10
Quelle est la thèse centrale de Parménide concernant l'être ?
Question 7/10
Que signifie l'image du fleuve attribuée à Héraclite (« on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ») ?
Question 8/10
Que désignent les catégories NTU dans l'ontologie bantu-rwandaise d'Alexis Kagamé ?
Question 9/10
Qu'est-ce que la maïeutique socratique ?
Question 10/10
Selon Aristote, qu'est-ce que le premier moteur, « acte pur » de l'univers ?
0/10