I. Introduction
Accroche.La liberté est habituellement présentée comme le bien le plus précieux de l'existence humaine, ce que l'on revendique et défend. Pourtant, l'expression « condamnés à être libres », employée par Sartre, associe étrangement la liberté à une peine, à un fardeau que l'homme devrait porter malgré lui, sans possibilité d'y échapper. Peut-on vraiment être condamné à ce qui, par ailleurs, constitue notre plus grande dignité ?
Problématisation.Le problème est le suivant : si l'homme est effectivement libre, n'est-il pas contradictoire de parler de « condamnation », qui suggère au contraire une contrainte subie et non choisie ? Faut-il comprendre que l'homme n'a pas le choix d'être libre, qu'il ne peut pas s'y soustraire même s'il le voulait, ce qui ferait de la liberté elle-même une forme de nécessité et de responsabilité inévitable, angoissante à assumer ?
Annonce du plan.Nous montrerons d'abord en quel sens l'homme est effectivement condamné à être libre, comme l'affirme Sartre ; nous verrons ensuite les objections que l'on peut opposer à cette thèse au nom du déterminisme et de la sagesse stoïcienne ; nous proposerons enfin une lecture plus nuancée de la liberté humaine comme liberté située.
II. Développement
Thèse.On peut d'abord affirmer que l'homme est condamné à être libre, au sens où il n'a pas choisi d'être libre mais se trouve jeté dans l'existence sans essence préalable qui déterminerait ce qu'il doit faire. Pour Sartre, l'existence précède l'essence : contrairement à un objet fabriqué selon un plan préconçu, l'homme n'a aucune nature donnée d'avance qui lui dicterait sa conduite ; il est condamné, à chaque instant, à choisir ce qu'il va être, sans excuse ni justification extérieure possible, ni Dieu, ni destin, ni déterminisme social ne pouvant décider à sa place. Cette liberté totale s'accompagne d'une angoisse, car l'homme est pleinement responsable de ses choix et ne peut se réfugier dans la « mauvaise foi » qui consisterait à se faire croire que sa situation lui est imposée. La condamnation, ici, désigne le caractère inéluctable de la liberté : nous ne pouvons pas ne pas choisir, même refuser de choisir est encore un choix, ce qui fait de la liberté un poids autant qu'un privilège.
Antithèse.Mais on peut objecter que cette liberté absolue est une illusion et que l'homme, en réalité, est déterminé par des causes qu'il ignore. Spinoza soutient ainsi que les hommes se croient libres seulement parce qu'ils sont conscients de leurs désirs mais ignorent les causes qui les déterminent : la liberté véritable ne consiste pas à échapper à la nécessité, mais à la comprendre. De même, la tradition stoïcienne enseigne qu'il existe des choses qui dépendent de nous, comme nos jugements et nos désirs, et des choses qui n'en dépendent pas, comme les événements extérieurs, la maladie ou la mort ; la sagesse consiste à accepter cette part de nécessité plutôt qu'à prétendre à une liberté totale et illimitée. Saint Thomas d'Aquin, dans une perspective religieuse, situe la liberté humaine à l'intérieur d'un ordre voulu par Dieu, où l'homme demeure libre de choisir le bien ou le mal, mais où cette liberté s'exerce dans un cadre déjà orienté par une fin qui le dépasse. Dans ces perspectives, l'idée d'une liberté absolue et sans limites, condamnant l'homme à tout inventer par lui-même, paraît excessive et méconnaît le poids réel des déterminismes naturels, sociaux et physiologiques.
Synthèse.Il faut alors distinguer la liberté absolue de choix, que Sartre décrit peut-être de façon trop radicale, et la liberté réelle, toujours exercée en situation. Sartre lui-même précise que la liberté n'est jamais celle d'un être désincarné : elle s'exerce toujours à travers un corps, une époque, une origine sociale, ce qu'il appelle le « coefficient d'adversité » du monde, c'est-à-dire les résistances que rencontre nécessairement toute action humaine. On peut alors dire, avec Kant, que la liberté authentique n'est pas l'absence de toute contrainte mais l'autonomie, c'est-à-dire la capacité de se donner à soi-même une loi morale malgré les penchants et les circonstances. Heidegger, de son côté, montre que l'homme, comme être-jeté-dans-le-monde, n'a pas choisi les conditions de son existence mais reste responsable de la manière dont il les assume authentiquement. La liberté humaine n'est donc ni une toute-puissance sans limites, ni une pure illusion masquant un déterminisme total : elle est la capacité, toujours limitée mais réelle, de prendre position et de donner un sens à une situation que l'on n'a pas entièrement choisie.
III. Conclusion
Bilan.Nous avons vu que Sartre affirme que l'homme est condamné à être libre parce qu'aucune essence préalable ne détermine ses choix, avant de rencontrer les objections de Spinoza, des stoïciens et de saint Thomas d'Aquin, qui rappellent le poids des déterminismes et des ordres qui nous dépassent ; nous avons enfin montré que la liberté humaine s'exerce toujours en situation, limitée mais réelle.
Point de vue personnel.Je pense que nous ne sommes pas condamnés à une liberté sans limites, mais que nous sommes bien responsables, dans les marges souvent étroites de notre situation, de la manière dont nous choisissons d'agir et de donner sens à notre existence ; c'est cette responsabilité, plus que la liberté elle-même, qui constitue le véritable poids de la condition humaine.
Ouverture.On peut alors se demander si cette responsabilité individuelle suffit, ou si elle doit nécessairement s'articuler à une solidarité collective face aux grands défis qui dépassent la seule volonté de chacun.