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Terminale C · Philosophie · 6 Commentaires de texte corrigés · Programme officiel INRAP 2014
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6 Commentaires de Texte Corrigés

Philosophie · Terminale C · Un extrait d'auteur par grand thème du programme
Méthode : Introduction (thème, problème, thèse de l'auteur, articulations) — Développement (étude ordonnée, intérêt philosophique) — Conclusion (bilan, prise de position, ouverture)

6 textes Corrigés intégraux Étude ordonnée Méthode officielle INRAP

📋 Table des matières — 6 textes

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Commentaire de Texte — N°1

Texte proposé — La philosophie est-elle universelle ? Le débat sur une philosophie africaine

OG 1
universalité de la philosophieethnophilosophiedébat Tempels-Kagamé-Hountondji
Texte

"On a longtemps soutenu que la philosophie serait une invention exclusivement occidentale, née une fois pour toutes en Grèce, et que l'Afrique n'aurait produit tout au plus que des sagesses populaires, des mythes ou des religions, mais point de pensée conceptuelle véritable. Cette thèse a suscité de vives réactions : certains ont voulu montrer, à travers l'étude des visions du monde bantoues ou des systèmes de pensée traditionnels, qu'une véritable philosophie africaine existait bel et bien, implicite dans les proverbes, les rites et les institutions. D'autres ont jugé cette démarche trop complaisante, estimant qu'elle confondait sagesse collective anonyme et philosophie au sens strict, laquelle suppose un exercice individuel, critique et écrit de la raison. Entre ces deux excès, une troisième voie s'affirme aujourd'hui : celle d'une philosophie proprement africaine, consciente d'elle-même, qui n'a plus à prouver son existence mais à produire, comme partout ailleurs, des œuvres et des débats rigoureux sur les problèmes de son temps."

— Texte proposé, réflexion contemporaine

Consigne : Faites le commentaire de ce texte.

Corrigé — Commentaire de texte

I. Introduction

Thème.Le texte porte sur la question de l'universalité de la philosophie et sur la légitimité de parler d'une « philosophie africaine ». Il retrace, de manière condensée, un débat qui a réellement agité les intellectuels africains au XXe siècle.
Problème.La philosophie est-elle un privilège de la culture occidentale, née une fois pour toutes en Grèce, ou peut-on légitimement reconnaître l'existence d'une véritable philosophie africaine ? Et si oui, à quelle condition mérite-t-elle le nom de philosophie plutôt que celui de simple sagesse traditionnelle ?
Thèse de l'auteur.L'auteur soutient qu'il faut dépasser l'opposition stérile entre le déni pur et simple d'une pensée africaine et sa célébration complaisante sous forme de « sagesse collective » : une troisième voie s'impose, celle d'une philosophie africaine assumée, consciente d'elle-même, qui n'a plus à se justifier mais à produire des œuvres critiques rigoureuses, comme toute philosophie.
Articulations.Le texte progresse en quatre temps : 1) l'exposé de la thèse eurocentriste classique (l'Afrique n'a produit que mythes et sagesses, non un savoir conceptuel) ; 2) la réaction « ethnophilosophique » qui prétend retrouver une philosophie implicite dans les proverbes et les institutions (position illustrée historiquement par des auteurs comme Placide Tempels ou Alexis Kagamé) ; 3) la critique de cette démarche par des philosophes comme Paulin Hountondji ou Marcien Towa, qui exigent un exercice individuel et critique de la raison ; 4) le dépassement de ce débat par l'affirmation d'une philosophie africaine contemporaine.

II. Développement

Étude ordonnée.La première phrase expose le préjugé eurocentriste : la philosophie serait née « une fois pour toutes » en Grèce, l'Afrique étant reléguée du côté du mythe et de la religion, jugés inférieurs à la pensée conceptuelle. La deuxième idée introduit la réplique ethnophilosophique : des penseurs ont voulu prouver, via l'étude des visions bantoues du monde, qu'une philosophie africaine existait déjà, quoique de façon implicite, dans les proverbes et les rites — c'est la démarche popularisée par Tempels dans sa Philosophie bantoue et prolongée par Kagamé. Le texte introduit ensuite une objection décisive, portée historiquement par Hountondji et Towa : cette ethnophilosophie confond une sagesse collective, anonyme, non écrite, avec la philosophie véritable, qui suppose au contraire un sujet individuel, un exercice critique et une trace écrite de la pensée. Enfin, la dernière phrase propose une synthèse dépassant les deux extrêmes : une philosophie africaine qui n'a plus à prouver son existence par le passé, mais à s'exercer pleinement au présent, en produisant des œuvres et des débats rigoureux.
Intérêt philosophique et discussion.Ce texte touche à une question centrale : qu'est-ce qui définit la philosophie en propre — un contenu (des idées sur le monde, la vie, la morale) ou une forme (un exercice individuel, critique, argumenté et écrit de la raison) ? Si l'on retient le seul critère du contenu, toute culture possède une philosophie implicite. Si l'on retient le critère formel, seules certaines traditions écrites et critiques méritent ce nom. Le débat révèle aussi un enjeu politique : nier toute pensée conceptuelle à l'Afrique a longtemps servi à justifier la domination coloniale, tandis que l'ethnophilosophie, en réaction, a pu tomber dans un essentialisme figé, présentant une pensée collective immuable plutôt qu'une réflexion vivante et évolutive. La troisième voie proposée par l'auteur est intéressante car elle réconcilie exigence critique et affirmation identitaire, sans enfermer la philosophie africaine dans le folklore ni la nier au nom d'un académisme occidental.

III. Conclusion

Bilan.Le texte retrace un débat réel et fécond : du déni colonial à l'ethnophilosophie, puis à sa critique rationaliste, jusqu'à l'affirmation d'une philosophie africaine contemporaine et critique.
Prise de position.Cette troisième voie paraît la plus juste : la philosophie n'est ni la propriété exclusive d'un continent, ni un simple folklore à célébrer ; elle est une exigence universelle de rationalité que chaque culture peut exercer à sa manière et sur ses propres problèmes.
Ouverture.On peut alors se demander comment les programmes scolaires africains, notamment congolais, peuvent aujourd'hui enseigner et faire vivre cette philosophie critique, sans se contenter de reproduire les seuls auteurs occidentaux du canon classique.
2

Commentaire de Texte — N°2

Descartes — le doute méthodique et le cogito

OG 2
doute méthodiquecogitoconscience comme fondement
Texte

"…je résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais."

— Descartes, Discours de la méthode (1637), IVe partie

Consigne : Faites le commentaire de ce texte.

Corrigé — Commentaire de texte

I. Introduction

Thème.Le texte porte sur la recherche d'une vérité absolument certaine à partir de laquelle fonder toute la connaissance, par le moyen du doute méthodique.
Problème.Si l'on peut mettre en doute toutes nos croyances, existe-t-il malgré tout quelque chose qui résiste à ce doute et puisse servir de fondement indubitable à la philosophie et à la science ?
Thèse de l'auteur.Descartes soutient que si l'on peut douter du contenu de toute pensée, on ne peut douter du fait même que l'on pense ; et que penser implique nécessairement d'exister. Le « je pense, donc je suis » est ainsi la première vérité certaine, inébranlable même face au scepticisme le plus radical.
Articulations.Le texte se déploie en trois moments : 1) la décision de feindre que tout est faux, en assimilant les pensées reçues aux illusions des rêves (le doute hyperbolique) ; 2) la découverte, au sein même de l'exercice du doute, d'une vérité qui échappe à ce doute : le sujet qui pense existe nécessairement ; 3) la reconnaissance de la certitude absolue de cette vérité et son établissement comme premier principe de la philosophie cherchée.

II. Développement

Étude ordonnée.Descartes commence par un acte volontaire de la raison : « je résolus de feindre » — il ne s'agit pas d'un doute réel et paralysant, mais d'une fiction méthodique destinée à éprouver la solidité de nos connaissances, en assimilant toutes les idées reçues aux illusions de nos songes. Ce doute est donc hyperbolique : il porte sur tout, y compris sur les vérités les plus évidentes en apparence. Mais Descartes remarque aussitôt un fait qui échappe à ce doute généralisé : pour que « tout soit faux », il faut bien qu'il y ait un « moi » qui pense cela — le doute lui-même est une forme de pensée, et la pensée suppose un sujet pensant. De cette remarque naît la formule célèbre : « je pense, donc je suis ». Descartes insiste ensuite sur la nature de cette vérité : elle est « ferme et assurée », c'est-à-dire résistante à toute objection, même aux « plus extravagantes suppositions des sceptiques » — allusion au doute radical qui pourrait supposer un malin génie trompeur ou l'illusion généralisée des sens. Cette résistance absolue au doute lui permet enfin de recevoir le cogito « sans scrupule » comme le premier principe sur lequel bâtir toute sa philosophie.
Intérêt philosophique et discussion.Ce texte marque un moment fondateur de la philosophie moderne : il déplace le fondement de la connaissance de l'objet extérieur vers le sujet pensant lui-même — c'est la naissance du rationalisme cartésien et, plus largement, de la philosophie du sujet. La conscience devient ici le point de départ indépassable : même dans l'erreur, le rêve ou l'illusion, celui qui doute ou qui se trompe existe nécessairement en tant que pensée. On peut cependant interroger la portée de cette certitude : Descartes ne prouve l'existence que d'un « je » réduit à l'acte de penser, sans rien affirmer encore ni sur sa nature (âme, corps) ni sur le monde extérieur — la certitude est donc à la fois absolue et minimale. On peut aussi se demander si le cogito n'est pas déjà chargé de présupposés logiques (l'usage du langage, la notion de sujet) que Descartes ne questionne pas entièrement. Il n'en reste pas moins que ce texte inaugure une exigence essentielle de la philosophie : ne rien accepter comme vrai qui ne se soit d'abord présenté à l'esprit avec évidence et certitude.

III. Conclusion

Bilan.Descartes montre que le doute méthodique, poussé jusqu'à son terme, débouche paradoxalement sur une certitude indubitable : l'existence du sujet pensant, saisie dans l'acte même de penser.
Prise de position.Cette démarche demeure convaincante comme méthode : avant d'affirmer quoi que ce soit, il est salutaire d'examiner ce qui résiste vraiment à l'examen critique plutôt que de s'appuyer sur des opinions reçues sans preuve.
Ouverture.On peut alors se demander si la conscience de soi suffit à fonder toute connaissance, ou si elle doit être complétée par d'autres formes de certitude, notamment celles qui viennent de l'expérience sensible et de la démarche scientifique.
3

Commentaire de Texte — N°3

Texte proposé — librement inspiré de l'allégorie de la caverne de Platon

OG 3
opinion et véritéconnaissance sensible et intelligibleéducation philosophique
Texte

"Imagine des hommes enchaînés depuis l'enfance au fond d'une caverne, ne pouvant tourner la tête, et ne voyant devant eux que les ombres projetées sur une paroi par des objets qu'un feu éclaire derrière eux. Pour ces prisonniers, ces ombres seraient la seule réalité qu'ils connaîtraient, et ils tiendraient pour le plus savant celui qui saurait le mieux prévoir leur succession. Si l'un d'eux venait à être délié et traîné de force vers la sortie, il souffrirait d'abord de la lumière et voudrait retourner à l'obscurité qu'il connaît. Mais peu à peu ses yeux s'habitueraient, jusqu'à contempler le soleil lui-même, principe de tout ce qui est visible. Redescendu ensuite parmi ses compagnons, il leur semblerait avoir perdu la vue et dirait des choses insensées ; ils pourraient même vouloir le mettre à mort s'il tentait de les délier à leur tour."

— Texte proposé — librement inspiré de l'allégorie de la caverne de Platon, La République, Livre VII — thème

Consigne : Faites le commentaire de ce texte.

Corrigé — Commentaire de texte

I. Introduction

Thème.Le texte met en scène, sous forme d'image, le passage de l'ignorance à la connaissance : il oppose le monde des apparences sensibles (les ombres) au monde de la vérité intelligible (le soleil), et décrit le parcours douloureux de l'éducation philosophique. Précision méthodologique : ce texte est une reformulation pédagogique librement inspirée de l'allégorie de la caverne exposée par Platon au Livre VII de La République ; ce n'est pas une citation littérale traduite, mais une paraphrase fidèle à l'esprit du mythe, destinée à faciliter son étude.
Problème.Comment distinguer l'opinion, prise pour la seule réalité par ceux qui ne connaissent qu'elle, de la connaissance vraie ? Et quel prix faut-il payer pour accéder à cette vérité et pour tenter de la partager avec autrui ?
Thèse de l'auteur.L'auteur soutient que l'accès à la vérité suppose un arrachement pénible aux apparences familières, une accoutumance progressive à la lumière de l'intelligible, et que celui qui a atteint cette connaissance s'expose, en redescendant la partager, à l'incompréhension et même à l'hostilité de ceux qui restent prisonniers de l'opinion.
Articulations.Le texte suit quatre étapes : 1) la description de la condition des prisonniers, qui prennent les ombres pour la seule réalité ; 2) la libération forcée et la souffrance initiale face à la lumière ; 3) l'accoutumance progressive jusqu'à la contemplation du soleil, principe du visible ; 4) le retour parmi les autres prisonniers et le risque du rejet, voire de la mort.

II. Développement

Étude ordonnée.La première partie décrit des hommes « enchaînés depuis l'enfance », incapables de tourner la tête : cette situation figure la condition naturelle de l'esprit humain, enfermé dans ses habitudes et limité à ce que lui donnent les sens. Les ombres qu'ils prennent pour « la seule réalité » symbolisent l'opinion, ce savoir apparent que l'on croit certain simplement parce qu'on ne connaît rien d'autre ; celui qui prévoit le mieux « leur succession » représente le sage aux yeux du sens commun, alors qu'il n'est savant que dans l'ignorance. La deuxième partie introduit la rupture : la libération est décrite comme un acte forcé et douloureux — « traîné de force » —, car l'esprit préfère souvent l'obscurité rassurante de ses certitudes habituelles à l'effort exigeant de la vérité. La troisième partie montre que la connaissance vraie s'acquiert progressivement : l'œil, comme l'intelligence, doit s'habituer par degrés, jusqu'à pouvoir contempler « le soleil lui-même », image du principe suprême de toute intelligibilité — ce que Platon nomme ailleurs l'Idée du Bien. Enfin, la dernière partie évoque le retour du philosophe parmi les siens : mal compris, jugé fou, il s'expose à une hostilité pouvant aller jusqu'à la mort s'il insiste pour libérer les autres — évocation transparente du procès et de la mort de Socrate.
Intérêt philosophique et discussion.Ce texte illustre magistralement la distinction entre connaissance sensible, changeante et trompeuse, et connaissance intelligible, stable et vraie, ainsi que le rôle de l'éducation comme conversion progressive du regard vers la vérité, et non simple accumulation d'informations. Il pose aussi le problème du rapport entre le philosophe et la cité : la vérité, une fois atteinte, n'est pas spontanément reçue par ceux qui vivent dans l'opinion ; elle peut même être perçue comme une menace pour l'ordre établi des croyances communes. On peut discuter la radicalité de cette image : distinguer aussi nettement apparence et vérité, sensible et intelligible, risque de dévaloriser toute connaissance issue de l'expérience, alors que les sciences modernes montrent au contraire la fécondité du sensible comme point de départ de la connaissance rigoureuse. Il reste que l'exigence platonicienne d'un examen critique des évidences reçues garde toute sa valeur pédagogique.

III. Conclusion

Bilan.Le texte montre, par l'image de la caverne, que l'accès à la vérité exige un effort douloureux de libération à l'égard des apparences, et que ce chemin expose celui qui l'a parcouru à l'incompréhension de ceux qui restent dans l'opinion.
Prise de position.Cette allégorie garde une portée universelle : elle invite chaque élève à ne pas se contenter des opinions reçues et à accepter l'inconfort de la remise en question comme condition d'un savoir authentique.
Ouverture.On peut alors se demander quel rôle jouent aujourd'hui l'école et les médias : permettent-ils réellement de sortir de la caverne des opinions toutes faites, ou risquent-ils au contraire d'en multiplier les ombres ?
4

Commentaire de Texte — N°4

Texte inspiré de Karl Marx — le travail aliéné

OG 4
travail aliénépropriété privéedépossession de l'homme par son œuvre
Texte

"Le travail devrait être l'activité par laquelle l'homme s'accomplit, transforme la nature et affirme sa liberté créatrice. Mais dans la grande industrie, l'ouvrier ne travaille plus pour lui-même : il vend sa force de travail à un autre, qui s'approprie le produit de son effort. L'objet qu'il façonne de ses mains devient une puissance étrangère qui se dresse contre lui ; plus il produit, plus il s'appauvrit, et moins il se reconnaît dans le monde qu'il a pourtant créé. Ce que l'on nomme progrès n'est, pour beaucoup, qu'une servitude nouvelle : l'homme ne se sent plus chez lui que dans ses loisirs, et devient étranger à lui-même dans son travail. Réconcilier l'homme avec son œuvre suppose donc de changer non seulement les conditions du travail, mais les rapports sociaux qui le rendent aliénant."

— Texte proposé, librement inspiré de la réflexion de Karl Marx sur le travail, Manuscrits de 1844 — thème

Consigne : Faites le commentaire de ce texte.

Corrigé — Commentaire de texte

I. Introduction

Thème.Le texte porte sur le travail humain et sur ce qui lui arrive lorsqu'il s'exerce dans le cadre de la grande industrie : d'activité par laquelle l'homme devrait s'épanouir, le travail devient une source de dépossession et de souffrance. Précisons d'emblée que ce texte est un exercice pédagogique librement inspiré des analyses de Karl Marx sur l'aliénation du travail (notamment dans les Manuscrits de 1844) ; il n'en est pas une citation historique littérale, mais il en restitue fidèlement l'esprit et le vocabulaire pour servir de support à l'entraînement au commentaire.
Problème.Le texte pose le problème suivant : le travail est-il par nature l'accomplissement de l'homme, ou peut-il devenir, sous certaines conditions sociales, ce qui le dépossède de lui-même ? Autrement dit, comment une activité destinée à libérer l'homme peut-elle se retourner contre lui et l'asservir ?
Thèse de l'auteur.L'auteur soutient que, dans le système de la grande industrie, le travail cesse d'être une activité d'accomplissement pour devenir une activité aliénée : l'ouvrier ne se reconnaît plus dans le produit de son travail, lequel lui échappe et lui devient étranger, voire hostile. Cette aliénation n'est pas une fatalité naturelle du travail mais le produit de rapports sociaux précis (propriété privée des moyens de production, vente de la force de travail), qu'il est donc possible de transformer.
Articulations.Le texte progresse en quatre temps : d'abord l'énoncé d'une définition idéale du travail (« le travail devrait être… ») ; puis la description du renversement opéré par la grande industrie, où l'ouvrier vend sa force de travail et perd la maîtrise du produit ; ensuite l'analyse des conséquences de ce renversement (appauvrissement, non-reconnaissance de soi, exil dans les seuls loisirs) ; enfin une ouverture pratique, la nécessité de transformer les rapports sociaux pour réconcilier l'homme avec son œuvre.

II. Développement

Étude ordonnée.La première phrase énonce une conception normative du travail : il « devrait être » l'activité par laquelle l'homme « s'accomplit », « transforme la nature » et « affirme sa liberté créatrice ». Le travail est ici pensé comme le propre de l'homme, ce par quoi il se distingue de l'animal en imprimant sa marque sur la nature et en s'objectivant dans ce qu'il produit. Mais la conjonction adversative « mais » introduit un contraste radical : dans la réalité de la grande industrie, l'ouvrier « ne travaille plus pour lui-même ». Il « vend sa force de travail » — expression clé qui montre que le travail devient une marchandise parmi d'autres, échangée contre un salaire, tandis qu'un autre (l'employeur, le capitaliste) « s'approprie le produit de son effort ». S'ensuit une description saisissante du renversement : l'objet façonné « devient une puissance étrangère qui se dresse contre lui ». Le paradoxe est poussé à son comble par le parallélisme « plus il produit, plus il s'appauvrit » : la loi normale (produire enrichit) est inversée, car le produit du travail échappe à son producteur. L'auteur va plus loin en évoquant le « progrès » technique et industriel, qu'il qualifie ironiquement de « servitude nouvelle » : l'ouvrier ne se sent « chez lui » que dans ses loisirs, c'est-à-dire en dehors du travail, ce qui est la définition même de l'aliénation — devenir étranger à sa propre activité essentielle. La dernière phrase ouvre vers une solution : réconcilier l'homme avec son œuvre exige de changer « les rapports sociaux », et non seulement les conditions matérielles du travail — ce qui signale une visée politique et non seulement technique.
Intérêt philosophique et discussion.L'intérêt du texte est de montrer que le travail n'est pas une réalité neutre : il peut être source d'accomplissement ou, au contraire, d'aliénation, selon les rapports sociaux dans lesquels il s'inscrit. Cette analyse invite à distinguer le travail comme catégorie anthropologique (ce par quoi l'homme humanise la nature et se réalise) et le travail comme réalité historique et sociale, marquée par la propriété privée et la division du travail. On peut toutefois discuter la thèse : n'existe-t-il pas des formes de travail, même salarié, qui restent source d'épanouissement (artisanat, professions choisies, travail créatif) ? La critique de l'aliénation ne risque-t-elle pas de sous-estimer la possibilité, pour l'homme, de trouver du sens dans son travail malgré les contraintes économiques ? On peut également objecter que la disparition de la propriété privée ne suffit pas nécessairement à supprimer toute forme d'aliénation (bureaucratie, contraintes techniques). Ces objections n'invalident pas pour autant l'intuition centrale du texte : le travail, pour être humanisant, suppose que l'homme demeure maître du sens et du produit de son activité.

III. Conclusion

Bilan.Le texte oppose une conception idéale du travail, comme accomplissement de soi, à sa réalisation concrète dans la grande industrie, où il devient source de dépossession. La discussion a montré que cette analyse, si elle éclaire une réalité historique importante, appelle des nuances : toute forme de travail salarié n'est pas nécessairement aliénante, et la transformation des rapports sociaux ne garantit pas à elle seule la réconciliation de l'homme avec son œuvre.
Prise de position.Il me semble que ce texte a raison de rappeler que le travail n'a de valeur humanisante que s'il permet à l'homme de se reconnaître dans ce qu'il produit ; c'est un critère précieux pour juger de la qualité humaine des organisations du travail, même s'il ne faut pas en faire une loi absolue et intemporelle.
Ouverture.On peut alors se demander si les mutations contemporaines du travail (automatisation, numérique, plateformes) reproduisent, transforment ou atténuent cette aliénation décrite par Marx.
5

Commentaire de Texte — N°5

Texte inspiré de Bossuet — la Providence dans l'histoire

OG 5
Providence divinesens théologique de l'histoiredéterminisme et liberté des acteurs historiques
Texte

"Dieu tient les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs dans sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants ? il fait marcher devant eux la terreur, et il inspire à eux-mêmes et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs ? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; ils préviennent les maux qui menacent les États, et ils en posent les fondements avec une profondeur qui n'est en nul autre. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Quand il veut lâcher les rênes à la licence des peuples, tout est perdu ; et quand il veut, au contraire, changer les cœurs de haine en amour, ou d'amour en haine, aussitôt tout change de face : car il est le maître des volontés comme des événements."

— Texte proposé, librement inspiré de la conception providentialiste de l'histoire de Bossuet, Discours sur l'histoire universelle — thème de la Providence

Consigne : Faites le commentaire de ce texte.

Corrigé — Commentaire de texte

I. Introduction

Thème.Le texte traite du sens de l'histoire humaine et de la question de savoir qui, en dernière instance, dirige le cours des événements historiques : les hommes eux-mêmes ou une puissance qui les dépasse. Il convient de préciser que ce texte est un exercice pédagogique librement inspiré de la conception providentialiste de l'histoire défendue par Bossuet dans son Discours sur l'histoire universelle ; il ne s'agit pas d'une citation garantie mot pour mot, mais d'une reformulation fidèle à l'esprit de cette doctrine, destinée à l'entraînement au commentaire.
Problème.Le texte pose la question suivante : l'histoire a-t-elle un sens caché, orchestré par une puissance supérieure (Dieu), ou n'est-elle que le résultat des actions et des passions humaines livrées à elles-mêmes ? Peut-on encore parler de liberté humaine si tout, y compris les passions des conquérants et la sagesse des législateurs, est en réalité conduit par une main divine ?
Thèse de l'auteur.L'auteur soutient que Dieu gouverne secrètement l'histoire humaine : il est la cause cachée de tous les événements, grands ou petits, et se sert des hommes — conquérants, législateurs, peuples — comme des instruments de ses desseins. Les hommes croient agir par eux-mêmes, mais ils exécutent, sans le savoir, un plan providentiel qui leur échappe.
Articulations.Le texte s'organise en trois moments : d'abord l'affirmation générale de la maîtrise divine sur les cœurs et les royaumes ; ensuite deux illustrations symétriques (les conquérants, animés par la terreur qu'inspire Dieu ; les législateurs, animés par la sagesse que Dieu leur envoie) ; enfin une généralisation qui insiste sur l'enchaînement caché des causes lointaines et sur la toute-puissance divine, maîtresse « des volontés comme des événements ».

II. Développement

Étude ordonnée.La première phrase pose la thèse centrale par une métaphore politique frappante : Dieu « tient les rênes de tous les royaumes », comme un cocher conduit son attelage ; il a « tous les cœurs dans sa main », ce qui signifie qu'il gouverne jusqu'aux passions intimes des hommes, tantôt en les retenant, tantôt en leur « lâchant la bride ». Cette image montre que, pour l'auteur, même le désordre apparent des passions humaines est en réalité maîtrisé d'en haut : « il remue tout le genre humain ». Les deux phrases suivantes déclinent cette thèse par deux exemples opposés et complémentaires : les conquérants, à qui Dieu insuffle « terreur » et « hardiesse invincible », et les législateurs, à qui il envoie « esprit de sagesse et de prévoyance ». Le parallélisme syntaxique (« Veut-il faire… ? il… ») souligne que, violence guerrière ou sagesse politique, les deux types d'action historique procèdent de la même source divine. La phrase suivante généralise le propos en insistant sur la temporalité cachée de l'action providentielle : Dieu « prépare les effets dans les causes les plus éloignées » — l'histoire a donc une cohérence secrète, invisible aux acteurs eux-mêmes, qui ne perçoivent que des « grands coups » dont ils ignorent l'origine lointaine. La dernière phrase conclut sur le pouvoir absolu de Dieu, capable de faire basculer les peuples de la « licence » à l'ordre, ou les cœurs de la « haine » à l'« amour » : Dieu est donc défini comme « le maître des volontés comme des événements », formule qui résume toute la thèse providentialiste.
Intérêt philosophique et discussion.L'intérêt de ce texte est de proposer une lecture théologique de l'histoire qui lui donne un sens global et une finalité, échappant à l'absurdité du hasard : rien n'arrive sans raison, même si cette raison demeure cachée aux hommes. Cette conception rassure et donne un ordre au chaos apparent des événements. Mais elle appelle une discussion critique, en particulier au regard de la conception matérialiste de l'histoire défendue par Marx, seule autre conception retenue par le programme. Là où Bossuet fait de Dieu le moteur caché de l'histoire, Marx voit dans les conditions matérielles de production et dans la lutte des classes le véritable moteur du devenir historique : l'histoire n'obéit à aucune Providence, mais à des rapports économiques et sociaux que les hommes peuvent, en principe, transformer par l'action collective. On peut aussi objecter à la thèse providentialiste qu'elle risque de dissoudre la responsabilité et la liberté humaines : si Dieu est « le maître des volontés », que reste-t-il de la liberté des conquérants et des législateurs ? Le texte de Bossuet, cependant, ne nie pas que les hommes agissent réellement ; il affirme seulement que leur action s'inscrit, à leur insu, dans un dessein plus vaste.

III. Conclusion

Bilan.Le texte défend une conception providentialiste selon laquelle l'histoire humaine est gouvernée en secret par Dieu, qui se sert des passions et de la sagesse des hommes pour réaliser ses desseins. La discussion a permis de confronter cette vision à la conception matérialiste de Marx, qui explique l'histoire par les rapports sociaux et économiques plutôt que par une volonté divine, et d'interroger la place laissée à la liberté humaine dans un tel système.
Prise de position.Sans adhérer nécessairement à la croyance en une Providence, on peut retenir de ce texte l'idée féconde que l'histoire n'est pas un pur chaos et qu'elle appelle une recherche de sens ou de logique, qu'on la trouve dans une finalité transcendante ou dans des déterminismes matériels et sociaux.
Ouverture.On peut alors se demander si l'histoire a réellement un sens ou une direction, ou si elle est le produit contingent des actions humaines libres, sans finalité préétablie, qu'elle soit divine ou matérielle.
6

Commentaire de Texte — N°6

Rousseau — liberté naturelle et légitimité du pouvoir

OG 6
liberté naturellecontrat sociallégitimité démocratique
Texte

"L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. […] Il faut donc remonter plus haut, et essayer d'établir sur ces mesures un ordre civil légitime et sûr, en prenant les hommes tels qu'ils sont, et les lois telles qu'elles peuvent être."

— Rousseau, Du Contrat social (1762), Livre I, chapitre 1

Consigne : Faites le commentaire de ce texte.

Corrigé — Commentaire de texte

I. Introduction

Thème.Ce texte célèbre, qui ouvre Du Contrat social, traite de la condition politique de l'homme en société : né libre selon sa nature, il se retrouve pourtant partout soumis à des chaînes, c'est-à-dire à des pouvoirs qui le contraignent. Rousseau y engage une réflexion sur les fondements et la légitimité du pouvoir politique.
Problème.Le texte pose le problème suivant : comment se fait-il que l'homme, naturellement libre, se retrouve enchaîné par l'ordre social et politique ? Et surtout, à quelles conditions un tel assujettissement peut-il être légitime, c'est-à-dire juste et non pas seulement imposé par la force ?
Thèse de l'auteur.Rousseau affirme que si l'origine historique de la servitude politique demeure obscure (« je l'ignore »), il est en revanche possible de déterminer les conditions de sa légitimité. Sa thèse directrice, qui structure tout l'ouvrage, est qu'un ordre civil ne peut être légitime que s'il repose sur un contrat social conforme à la liberté des hommes, et non sur la simple domination du plus fort ; c'est cet ordre légitime qu'il faut établir en partant des hommes réels et des lois possibles.
Articulations.Le texte se déploie en trois temps : d'abord le constat paradoxal de la servitude générale de l'homme malgré sa liberté native, illustré par le renversement du maître et de l'esclave ; ensuite la distinction entre la question de fait (l'origine du changement, laissée en suspens) et la question de droit (sa légitimité possible, que Rousseau se propose de résoudre) ; enfin l'annonce du projet de l'ouvrage, fonder un « ordre civil légitime et sûr » réaliste, adapté aux hommes tels qu'ils sont.

II. Développement

Étude ordonnée.La formule inaugurale, « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers », frappe par son antithèse : la liberté est présentée comme un fait de nature (« né »), tandis que la servitude est un fait universel et actuel (« partout »). Cette phrase dénonce d'emblée un scandale : ce qui devrait être ne coïncide pas avec ce qui est. La phrase suivante approfondit le paradoxe en le retournant contre ceux qui semblent dominer : « Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux » — même le dominant, pris dans les rapports de pouvoir, les intérêts et les passions qu'engendre la domination, n'est pas véritablement libre ; il est même « plus esclave » que ceux qu'il croit gouverner, peut-être esclave de sa propre position, de la crainte de la perdre, ou des vices qu'elle entretient. Rousseau distingue alors nettement deux questions : « Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore » — question de fait, historique, que Rousseau renonce à trancher, à la différence par exemple des théories du droit naturel qui prétendent reconstituer l'histoire de la formation des sociétés ; « Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question » — question de droit, normative, qui est le véritable objet philosophique du texte et de l'ouvrage entier. Ce déplacement est capital : peu importe comment, historiquement, on en est arrivé à la soumission politique ; ce qui importe philosophiquement, c'est de savoir à quelles conditions cette soumission peut être juste. La dernière phrase annonce la méthode : « remonter plus haut » pour fonder un ordre légitime, mais « en prenant les hommes tels qu'ils sont, et les lois telles qu'elles peuvent être » — formule qui signale le réalisme de Rousseau, soucieux de ne pas bâtir une utopie irréalisable mais une théorie applicable à la condition humaine réelle.
Intérêt philosophique et discussion.L'intérêt majeur de ce texte est de fonder la légitimité politique non sur la force ou la tradition, mais sur un principe rationnel de droit : le pouvoir n'est juste que s'il peut être rapporté au consentement libre des hommes qui s'y soumettent. C'est ce principe qui inspirera l'idée démocratique moderne, développée par Rousseau (souveraineté du peuple, volonté générale) et par Montesquieu (séparation des pouvoirs), les deux penseurs de la démocratie retenus par le programme : l'État, loin d'être seulement un instrument de domination d'une classe sur une autre comme le soutiendront Marx et Lénine, peut être conçu, dans cette tradition, comme l'instance qui réalise et garantit la liberté commune, un arbitre rationnel de la vie collective, à la manière dont Hegel voit dans l'État l'incarnation de la raison et de la liberté effective, ou dont Spinoza voit en lui la condition de la sécurité et de la liberté de penser. On peut néanmoins discuter la solution rousseauiste : le contrat social est-il un événement réel ou une simple fiction théorique justificatrice ? Comment s'assurer, en démocratie, que la volonté générale ne soit pas confisquée par une majorité ou par des représentants qui trahissent le peuple ? La thèse marxiste, en soulignant que l'État reste souvent, dans les faits, un instrument au service des intérêts dominants, invite à ne pas confondre légitimité formelle et justice réelle.

III. Conclusion

Bilan.Rousseau part du constat paradoxal de la servitude universelle de l'homme né libre, distingue la question historique (inconnaissable) de la question de légitimité (soluble par la raison), et pose ainsi les bases d'une théorie démocratique du pouvoir fondée sur le consentement. La discussion a permis de situer cette thèse par rapport à la conception de l'État comme arbitre rationnel (Hegel, Spinoza) et à sa critique comme instrument de domination (Marx, Lénine).
Prise de position.Il me semble que la démarche de Rousseau demeure précieuse : elle rappelle qu'un pouvoir politique n'a de légitimité que s'il peut, en droit, être rapporté à la liberté de ceux qui lui obéissent, ce qui reste un critère essentiel pour juger nos démocraties actuelles, même si la vigilance envers les usages réels du pouvoir, soulignée par la critique marxiste, demeure nécessaire.
Ouverture.On peut alors se demander comment les démocraties contemporaines garantissent concrètement que le pouvoir reste fondé sur la volonté réelle des citoyens et non sur la seule apparence du consentement.