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1. La conscience : de quoi parle-t-on ?

Avant d'interroger les pouvoirs et les limites de la conscience, il faut distinguer les deux sens que ce mot recouvre dans le langage courant comme dans le vocabulaire philosophique.

Définition
La conscience psychologique désigne la faculté par laquelle un sujet se sait exister et perçoit ce qui se passe en lui et autour de lui : c'est le simple fait de « se rendre compte ». La conscience morale, elle, est la faculté qui permet à ce même sujet d'évaluer ses actes à l'aune du bien et du mal, de se juger et de se sentir approuvé ou coupable.

Ces deux dimensions ne se confondent pas : un enfant très jeune a déjà une conscience psychologique (il perçoit, il ressent) sans posséder encore une conscience morale développée, laquelle suppose l'intériorisation progressive de normes. La conscience morale est ainsi souvent décrite comme une instance de contrôle intérieur, un « tribunal intime » qui accompagne la conscience psychologique sans s'y réduire.

2. Deux grandes lectures philosophiques de la conscience

Le cogito cartésien : la conscience comme fondement

Descartes cherche une vérité si solide qu'aucun doute ne puisse l'ébranler. En soumettant toutes ses croyances à un doute méthodique, il constate qu'une chose résiste : le fait même qu'il doute, c'est-à-dire qu'il pense. D'où la formule célèbre : « je pense, donc je suis ».

Thèse — Descartes
Le sujet qui doute ne peut douter qu'il pense au moment même où il doute. La conscience de soi devient ainsi la première certitude, le roc sur lequel toute connaissance ultérieure peut être reconstruite.

L'intentionnalité selon Husserl

Le fondateur de la phénoménologie propose une autre approche : pour lui, la conscience n'est jamais une chose repliée sur elle-même, mais un mouvement toujours tourné vers un objet.

Définition — intentionnalité
Selon Husserl, « toute conscience est conscience de quelque chose » : on ne perçoit pas « en général », on perçoit un arbre ; on n'imagine pas dans l'absolu, on imagine un visage ou un lieu. La conscience se définit donc par sa visée d'un objet, et non par un simple repli sur soi.

Ces deux conceptions se complètent plus qu'elles ne s'opposent : le cogito assure que le sujet ne peut se dérober à la certitude de sa propre existence pensante ; l'intentionnalité rappelle que cette pensée n'est jamais vide, qu'elle est toujours ouverte sur un monde.

3. La conscience et le corps : union ou hiérarchie ?

Se pose alors la question du lien entre cette conscience et le corps qui l'accompagne. Deux grandes familles de réponses se sont affrontées dans l'histoire de la philosophie.

La thèse de l'union substantielle

Repère — Lucrèce et Descartes
Le poète-philosophe Lucrèce affirme, dans une perspective matérialiste, que l'âme est faite de la même matière que le corps et périt avec lui : rien ne subsiste qui puisse être séparé. Descartes lui-même, bien qu'il distingue en toute rigueur l'âme (substance pensante) et le corps (substance étendue), reconnaît dans les Méditations que l'âme n'est pas logée dans le corps « comme un pilote en son navire » : les deux sont si étroitement unis qu'ils forment, dans l'expérience vécue, un seul composé.

La thèse de la distinction et de la hiérarchie

D'autres penseurs maintiennent une séparation nette entre âme et corps, mais en inversent parfois le rapport de subordination.

PositionAuteursIdée centrale
Supériorité de l'âme sur le corpsPlaton, DescartesLe corps est un obstacle ou un instrument ; l'âme raisonnable doit le gouverner et s'en détacher pour accéder à la vérité.
Supériorité du corps sur l'âmeMarx, NietzscheCe que nous prenons pour une conscience souveraine est d'abord conditionné par la vie matérielle et corporelle.
Thèse — Nietzsche
Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche renverse la hiérarchie traditionnelle en affirmant que « le corps est une grande raison » : ce que nous appelons « esprit » n'est qu'un petit instrument au service d'un corps plus intelligent que la conscience réfléchie elle-même. Marx, de son côté, soutient que ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence sociale et matérielle, mais l'inverse : les conditions concrètes de vie façonnent les idées que l'on s'en fait.

4. L'inconscient remet-il en cause la souveraineté de la conscience ?

Des précurseurs avant Freud

L'idée d'une vie psychique échappant à la conscience claire n'est pas née avec la psychanalyse.

Repère — Leibniz et Nietzsche
Leibniz évoque des « petites perceptions » : une infinité de sensations trop faibles ou trop nombreuses pour être remarquées séparément, mais qui influencent notre état global (le bruit de chaque vague que l'on ne distingue pas, mais qui compose la rumeur de la mer). Nietzsche, quant à lui, insiste sur le rôle déterminant des pulsions et des instincts, souvent contraires aux raisons que la conscience se donne après coup pour justifier ses choix.

L'hypothèse freudienne

Sigmund Freud systématise cette intuition en fondant la psychanalyse sur l'existence d'un véritable appareil psychique inconscient.

Définition — la seconde topique
Freud distingue trois instances : le ça, réservoir pulsionnel régi par le seul principe de plaisir ; le surmoi, intériorisation des interdits et des exigences morales reçues de l'éducation ; le moi, instance médiatrice qui tente de composer entre les pulsions du ça, les exigences du surmoi et les contraintes de la réalité extérieure.

Ce contenu refoulé — trop inconciliable avec la morale ou trop douloureux pour rester dans le champ de la conscience — ne disparaît pas : il se manifeste de façon détournée dans les rêves, les lapsus ou les actes manqués, véritables « messages » d'un psychisme que le sujet ne maîtrise pas entièrement.

Une hypothèse contestée

Deux critiques majeures ont été adressées à Freud. Pour Alain, parler d'un « inconscient » qui agirait à notre insu risque de devenir une excuse commode : l'homme resterait responsable de ses passions et de ses actes, car juger et vouloir sont toujours, selon lui, des actes de conscience. Pour Sartre, la notion même d'inconscient est contradictoire, car la conscience est transparente à elle-même ; ce que l'on prend pour de l'inconscience relève plutôt de la mauvaise foi : le sujet se ment à lui-même tout en sachant, au fond, ce qu'il fait, pour fuir le poids de sa propre liberté.

🎯 Ce qu'il faut retenir

  • Conscience psychologique (se rendre compte) et conscience morale (juger le bien et le mal) sont deux facultés distinctes.
  • Descartes fonde toute certitude sur le cogito ; Husserl montre que la conscience est toujours intentionnelle, tournée vers un objet.
  • Le rapport conscience/corps oscille entre union (Lucrèce, Descartes) et hiérarchie inversée (Platon/Descartes vs Marx/Nietzsche).
  • Freud postule un inconscient structuré en ça/moi/surmoi, révélé par rêves, lapsus et actes manqués, après Leibniz et Nietzsche.
  • Alain et Sartre rappellent que l'hypothèse de l'inconscient ne doit pas dissoudre la responsabilité ni la liberté du sujet.
1

Distinguez conscience psychologique et conscience morale

facile

Après avoir défini chacune des deux notions, montrez en quoi elles ne se recouvrent pas totalement.

Correction proposée

La conscience psychologique est la faculté par laquelle un être se sait exister et perçoit ce qui l'entoure : elle est le simple « se rendre compte », present dès qu'il y a perception, sensation ou pensée sur soi-même. La conscience morale, elle, est la capacité à juger ses actes et intentions comme bons ou mauvais, à ressentir l'approbation ou le remords : c'est une instance évaluative, souvent comparée à une « voix intérieure ».

Les deux ne se confondent pas : on peut avoir une conscience psychologique vive (percevoir clairement une situation) sans que la conscience morale soit sollicitée, par exemple lorsqu'on observe un simple fait sans dimension éthique. Inversement, la conscience morale suppose toujours la conscience psychologique comme condition : il faut se savoir agir pour pouvoir se juger. On peut donc dire que la conscience morale est une conscience psychologique appliquée spécifiquement à l'évaluation de la valeur des actes.

2

Le cogito de Descartes peut-il fonder toute connaissance ?

moyen

Expliquez le raisonnement du doute méthodique puis discutez les limites de cette prétention à tout fonder sur la seule certitude du « je pense ».

Correction proposée

Descartes soumet à un doute radical toutes ses opinions, y compris celles que lui livrent les sens ou la raison mathématique, car elles pourraient toutes être trompeuses. Mais il remarque qu'un fait échappe à ce doute : le fait même de douter est déjà une pensée, et il faut bien qu'un « je » existe pour penser cela. D'où le cogito : « je pense, donc je suis », première vérité indubitable qui devient le fondement à partir duquel reconstruire, pierre après pierre, l'édifice du savoir.

Cependant, cette certitude ne garantit que l'existence du sujet pensant, à l'instant où il pense : elle ne dit rien encore du monde extérieur, ni même de la nature exacte de ce « je ». Descartes doit ensuite prouver l'existence de Dieu pour garantir que nos facultés ne nous trompent pas systématiquement, ce qui a été jugé circulaire par certains commentateurs. On peut donc conclure que le cogito fonde solidement l'existence du sujet pensant, mais qu'il ne suffit pas, à lui seul, à garantir la vérité de toutes nos connaissances sur le monde.

3

En quoi la théorie freudienne de l'inconscient remet-elle en cause l'idée d'une maîtrise totale de soi ?

moyen

Appuyez-vous sur la seconde topique (ça, moi, surmoi) et sur les manifestations de l'inconscient (rêves, lapsus, actes manqués).

Correction proposée

Avant Freud, on supposait volontiers que le sujet était transparent à lui-même et maître de ses pensées comme de ses actes. Freud rompt avec cette idée en montrant que le psychisme comporte une instance, le ça, siège des pulsions, dont le contenu est refoulé hors du champ de la conscience parce qu'il est jugé inacceptable par le surmoi. Le moi n'est alors qu'un médiateur fragile, pris en étau entre les exigences pulsionnelles, les interdits moraux intériorisés et les contraintes du réel.

Ce contenu refoulé ne disparaît pas : il resurgit de façon détournée dans les rêves, qui expriment symboliquement des désirs inavoués, dans les lapsus, où la parole trahit une pensée non voulue, ou dans les actes manqués, ces « erreurs » du quotidien (oubli, maladresse) qui révèlent un désir contrarié. Le sujet découvre ainsi qu'il agit, parle et rêve sous l'influence de forces qu'il ne maîtrise ni ne connaît directement : la conscience n'est donc plus le centre absolu de la vie psychique, mais seulement une partie émergée d'un psychisme plus vaste qu'elle.

4

Peut-on être responsable d'un acte inconscient ?

difficile

Confrontez la position d'Alain, pour qui l'inconscient ne saurait excuser, et celle de Sartre, qui préfère parler de mauvaise foi.

Correction proposée

La question est délicate car elle touche au fondement même de la responsabilité morale, qui suppose traditionnellement que l'on ait voulu et su ce que l'on faisait. Si un acte procède véritablement d'une force inconsciente échappant totalement au sujet, il semble difficile de le lui imputer moralement au même titre qu'un acte pleinement volontaire.

Alain refuse pourtant cette conclusion : selon lui, invoquer l'inconscient revient trop souvent à se chercher une excuse commode, à se dédouaner de ses passions en les rejetant hors de soi. Pour lui, juger, vouloir, se maîtriser restent toujours des actes de conscience : la responsabilité demeure entière, car céder à une pulsion, c'est encore, d'une certaine manière, y consentir. Sartre va plus loin en refusant même l'existence d'un inconscient au sens freudien : la conscience est transparente à elle-même, si bien que ce que l'on nomme « inconscient » n'est qu'une mauvaise foi, un mensonge que le sujet se fait à lui-même tout en le sachant confusément, afin de fuir l'angoisse de sa propre liberté.

On peut donc soutenir que la responsabilité n'est pas totalement effacée par l'hypothèse de l'inconscient, mais qu'elle prend une forme plus nuancée : le sujet reste responsable, non pas d'avoir des pulsions ou des désirs refoulés, mais de la manière dont il les reconnaît, les assume ou continue de les fuir.

Problème de synthèse — Sommes-nous maîtres de nous-mêmes ?

● Niveau Bac

Rédigez une réponse structurée (introduction, développement, conclusion) mobilisant l'ensemble des notions du chapitre : cogito, intentionnalité, rapport conscience/corps, inconscient.

Correction proposée

Introduction. Se croire maître de soi, c'est supposer que l'on connaît ses propres pensées, que l'on gouverne son corps et que l'on décide librement de ses actes. Or cette prétention, aussi naturelle soit-elle, est mise à l'épreuve par plusieurs découvertes philosophiques : le corps échappe en partie à la volonté, et l'inconscient révèle des motivations que le sujet ignore. Peut-on encore parler d'une maîtrise de soi, et à quelles conditions ?

Développement. Descartes offre d'abord une image rassurante : par le cogito, le sujet accède à une certitude de son existence en tant qu'être pensant, et l'âme, substance distincte du corps, est en droit appelée à le gouverner comme la raison gouverne les passions. Cette maîtrise semble toutefois contredite par l'expérience : Descartes lui-même reconnaît que l'âme est si étroitement unie au corps qu'elle ne peut s'en détacher à volonté, et Nietzsche va plus loin en affirmant que « le corps est une grande raison », reléguant la conscience réfléchie au rang de simple instrument d'un corps qui la précède et la conditionne. De même, Marx montre que les idées d'un individu sont largement déterminées par ses conditions matérielles d'existence, échappant ainsi à son contrôle conscient.

L'inconscient freudien approfondit encore cette remise en cause : le moi n'est qu'un médiateur pris entre les pulsions du ça et les exigences du surmoi, et ce que le sujet refoule continue d'agir à son insu, dans ses rêves, ses lapsus, ses actes manqués. La conscience, loin d'être souveraine, apparaît comme une instance partielle, ignorante d'une grande part de ce qui la détermine. Faut-il pour autant renoncer à toute idée de maîtrise ? Alain et Sartre s'y refusent : reconnaître l'existence de forces qui nous échappent ne dispense pas de la responsabilité, car juger, consentir ou fuir restent, selon eux, des actes de conscience. La maîtrise de soi ne serait donc pas un donné immédiat, mais une conquête toujours à renouveler, par la lucidité sur ses propres pulsions et par le refus de la mauvaise foi.

Conclusion. Nous ne sommes pas spontanément maîtres de nous-mêmes : le corps et l'inconscient conditionnent une large part de notre vie psychique et échappent à l'emprise immédiate de la conscience réfléchie. Mais cette limite n'annule pas toute possibilité de maîtrise : elle invite plutôt à la concevoir comme un travail de connaissance de soi et de responsabilité assumée, plutôt que comme un pouvoir naturel et total sur soi-même.

🎯 QCM — Conscience, corps et inconscient

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0/10Répondu
Question 1/10

Que signifie la formule cartésienne « je pense, donc je suis » ?

Question 2/10

Selon Husserl, qu'est-ce que l'intentionnalité de la conscience ?

Question 3/10

Dans la seconde topique freudienne, quelle instance est le réservoir des pulsions ?

Question 4/10

Que désignent les « petites perceptions » chez Leibniz ?

Question 5/10

Que veut dire Nietzsche lorsqu'il affirme que « le corps est une grande raison » ?

Question 6/10

Quelle critique Alain adresse-t-il à l'idée d'inconscient ?

Question 7/10

Pour Sartre, que recouvre en réalité ce que l'on nomme « inconscient » ?

Question 8/10

Quelle thèse Lucrèce défend-il sur le rapport âme/corps ?

Question 9/10

Chez Platon, quel rapport unit l'âme et le corps ?

Question 10/10

Que soutient Marx à propos de la conscience et de la vie matérielle ?

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