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1. De quelle « histoire » parle-t-on ?

Le mot « histoire » est trompeur car il désigne deux choses très différentes selon qu'on l'emploie du point de vue de l'historien ou du point de vue du philosophe. Comprendre cette ambiguïté est le préalable indispensable à toute réflexion sur le sens de l'histoire.

Définition

L'histoire des historiens est l'étude méthodique et documentée des faits humains passés (dates, événements, institutions). L'histoire des philosophes, elle, ne cherche pas à établir des faits mais à interroger le devenir global de l'humanité : ce déroulement a-t-il une direction, une signification, une fin ?

Le philosophe ne demande donc pas « que s'est-il passé ? » mais « où l'humanité va-t-elle ? y a-t-il un fil conducteur derrière l'apparent désordre des guerres, des révolutions et des empires qui naissent et meurent ? ». C'est cette seconde question — celle du sens de l'histoire — que le programme retient pour la Série D à travers deux réponses opposées : celle de Bossuet et celle de Marx.

Exemple

Un historien racontera la chute de l'Empire romain en énumérant les invasions, les dates et les causes militaires. Le philosophe, lui, demandera si cette chute obéit à un plan (providentiel, économique, rationnel) ou si elle n'est qu'un pur accident sans signification d'ensemble.

2. La conception théologique : Bossuet et la Providence

Jacques-Bénigne Bossuet, précepteur du Dauphin, expose dans son Discours sur l'histoire universelle (1681) une lecture religieuse du devenir humain : rien de ce qui arrive dans l'histoire des peuples n'est le fruit du seul hasard ou de la seule volonté des hommes ; tout est conduit, en dernier ressort, par Dieu.

Définition

La Providence est l'action par laquelle Dieu gouverne le monde et conduit les événements humains vers une fin qu'il a fixée d'avance, y compris à travers des causes qui paraissent purement humaines (ambitions, guerres, conquêtes).

Thèse de Bossuet

« C'est Dieu qui tient dans sa main tous les cœurs des hommes : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. » Bossuet en tire une image célèbre : Dieu tient les rênes de tous les royaumes, comme un cocher qui dirige un attelage sans que les chevaux en aient conscience.

Ce qui rend la thèse de Bossuet subtile, c'est qu'elle n'exclut pas la liberté ni les passions humaines : elle les intègre. Les conquérants, les législateurs, les peuples poursuivent leurs propres desseins — gloire, richesse, pouvoir — mais, à leur insu, ils réalisent un dessein qui les dépasse infiniment et qu'ils n'ont pas voulu.

Exemple

Bossuet montre comment l'ambition de Cyrus, roi des Perses, ou plus tard celle des empereurs romains, a servi, sans qu'ils le sachent, à préparer les conditions de la diffusion du message chrétien. Les hommes croient agir pour eux-mêmes ; ils travaillent en réalité pour un plan qui les surpasse.

L'histoire, chez Bossuet, a donc un sens parce qu'elle a un auteur : Dieu. Les révolutions des empires, aussi violentes et imprévisibles paraissent-elles aux yeux des hommes, obéissent à un ordre caché, providentiel, qui échappe à l'entendement humain mais que la foi permet de discerner.

3. La conception marxienne : le matérialisme historique

Karl Marx renverse radicalement cette perspective. Pour lui, ce n'est ni Dieu ni les idées qui font l'histoire, mais les conditions matérielles concrètes dans lesquelles les hommes produisent leur existence.

Définition

Le matérialisme historique est la thèse selon laquelle le moteur de l'histoire n'est pas d'ordre spirituel ou religieux, mais économique et social : ce sont les rapports de production (qui possède les moyens de production, qui travaille pour qui) qui déterminent, en dernière instance, les institutions, les idées et la marche de l'histoire.

Thèse de Marx

« Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » Autrement dit, les manières de produire (esclavagisme, féodalité, capitalisme) engendrent des rapports de classes, et c'est le conflit entre ces classes — la lutte des classes — qui fait avancer l'histoire.

Pour Marx, chaque grande période historique se caractérise par un mode de production dominant (antique, féodal, capitaliste) et par l'opposition entre une classe qui détient les moyens de production et une classe qui ne détient que sa force de travail. Ce sont ces tensions matérielles — non des desseins divins ni des idées abstraites — qui provoquent les révolutions et font passer l'humanité d'un stade à un autre.

Exemple

La Révolution française n'est pas d'abord, pour un marxiste, une victoire des idées des Lumières : elle exprime le conflit matériel entre une bourgeoisie montante, porteuse d'un nouveau mode de production, et une aristocratie foncière dont le pouvoir reposait sur l'ancien système féodal.

Marx affirme ainsi que l'histoire a également un sens et une direction — vers le dépassement des sociétés de classes — mais ce sens n'est plus donné d'en haut par une puissance divine : il est produit d'en bas, par les hommes eux-mêmes, à travers leurs conditions matérielles d'existence et leurs luttes.

4. Deux réponses, un même problème

Bossuet et Marx s'accordent sur un point essentiel : l'histoire n'est pas un chaos absurde, elle possède une orientation qui dépasse les intentions particulières des individus. Mais ils s'opposent radicalement sur l'origine de ce sens.

CritèreBossuet (théologique)Marx (marxienne)
Moteur de l'histoireLa Providence divineLes rapports de production et la lutte des classes
Rôle des passions humainesInstruments inconscients du dessein divinExpression des intérêts matériels de classe
Origine du sensTranscendante (donnée d'en haut, par Dieu)Immanente (produite d'en bas, par la société)
Fin de l'histoireRéalisation d'un plan divinDépassement des sociétés de classes
Type de conceptionFinaliste et religieuseMatérialiste et dialectique

Cette confrontation illustre un problème philosophique fondamental : peut-on penser un ordre dans l'histoire sans présupposer un être supérieur qui le garantisse ? Marx répond que oui, à condition de chercher ce sens non plus au ciel mais dans les structures économiques et sociales elles-mêmes.

À retenir pour la dissertation : ne confondez jamais les deux conceptions. Bossuet explique l'histoire par en haut (une cause transcendante), Marx l'explique par en bas (des causes matérielles immanentes). Toute copie qui les mélange sera pénalisée.

Ce qu'il faut retenir

  • Il faut distinguer l'histoire des historiens (récit documenté du passé) de l'histoire des philosophes (interrogation sur le sens du devenir humain).
  • Bossuet défend une conception théologique : Dieu, par sa Providence, tient les rênes de tous les royaumes et se sert des passions humaines pour réaliser un dessein qui les dépasse.
  • Marx défend une conception marxienne ou matérialiste : les rapports de production et la lutte des classes sont le véritable moteur de l'histoire.
  • Les deux conceptions affirment que l'histoire a un sens, mais elles divergent sur son origine : transcendante chez Bossuet, immanente chez Marx.
  • Ce débat pose la question centrale de l'objectif 5 : l'histoire a-t-elle une direction, et qui en est l'auteur ?
1

Distinguez l'histoire des historiens et l'histoire des philosophes.

Facile

Expliquez en quoi ces deux approches de l'histoire diffèrent par leur objet et par leur méthode.

Correction

L'histoire des historiens est une discipline scientifique qui reconstitue, à partir de documents et de preuves, les événements du passé : dates, faits, institutions, personnages. Son objectif est la vérité factuelle et sa méthode repose sur l'enquête, l'archive et la critique des sources.

L'histoire des philosophes, elle, ne cherche pas à établir des faits mais à comprendre le devenir global de l'humanité. Elle se demande si ce devenir obéit à un ordre, s'il a une direction et une signification, indépendamment du détail des événements. Le philosophe interroge le sens de l'histoire, l'historien en établit le contenu.

Ainsi, deux personnes peuvent connaître exactement les mêmes faits historiques (la chute de Rome, la Révolution française) et pourtant donner des réponses opposées à la question philosophique : ces faits obéissent-ils à un plan, à une logique, ou ne sont-ils qu'une succession contingente sans signification d'ensemble ?

2

Qu'entend-on par la Providence chez Bossuet ?

Moyen

Précisez le sens du mot « Providence » et montrez comment elle s'exerce, selon Bossuet, à travers l'action des hommes eux-mêmes.

Correction

La Providence, chez Bossuet, désigne l'action par laquelle Dieu gouverne le monde et conduit le cours des événements humains vers une fin qu'il a fixée d'avance. Ce n'est donc pas un simple hasard ni le seul produit des volontés humaines : c'est une direction cachée que Dieu imprime à l'histoire.

Ce qui est essentiel à comprendre, c'est que cette Providence n'agit pas en dehors des hommes mais à travers eux. Bossuet ne dit pas que Dieu remplace les acteurs humains : il dit que Dieu se sert de leurs passions — ambition, orgueil, désir de conquête — comme d'instruments. Les conquérants et les législateurs poursuivent leurs propres buts, ignorant qu'ils accomplissent en réalité un dessein qui les dépasse.

D'où l'image du cocher qui « tient les rênes de tous les royaumes » : les chevaux (les hommes, les peuples) croient courir librement, mais c'est bien une main invisible qui dirige leur course vers une destination qu'eux-mêmes ignorent.

3

En quoi la conception marxienne de l'histoire est-elle dite matérialiste ?

Moyen

Expliquez pourquoi Marx qualifie sa conception de l'histoire de « matérialiste » et non d'« idéaliste ».

Correction

Une conception idéaliste de l'histoire ferait des idées, des croyances ou des volontés (religieuses, morales, politiques) le véritable moteur du devenir humain. Marx rejette cette hypothèse : selon lui, ce sont les conditions matérielles d'existence — la manière dont les hommes produisent ce dont ils ont besoin pour vivre — qui déterminent en dernière instance leurs idées, et non l'inverse.

C'est pourquoi il parle de « matérialisme historique » : chaque époque se caractérise par un mode de production dominant (esclavagiste, féodal, capitaliste) qui organise la société en classes ayant des intérêts opposés. Ce sont les rapports de production, et les tensions qu'ils engendrent entre les classes, qui expliquent les transformations historiques, non des principes spirituels ou des idéaux abstraits.

La formule de Marx résume cette inversion : « Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est leur être social qui détermine leur conscience. » L'histoire s'explique donc « par en bas », à partir de la matière économique et sociale, et non « par en haut », à partir des idées ou d'une volonté transcendante.

4

Bossuet et Marx peuvent-ils être conciliés sur le sens de l'histoire ?

Difficile

Discutez la possibilité d'une conciliation entre la conception théologique de Bossuet et la conception marxienne, en dégageant leurs points de convergence et de rupture.

Correction

Sur un point, une forme de convergence apparaît : les deux penseurs refusent de considérer l'histoire comme un pur chaos sans direction. Chez Bossuet comme chez Marx, les événements ne se succèdent pas au hasard : ils obéissent à une logique qui dépasse les intentions particulières des individus et des peuples. En ce sens, tous deux affirment que l'histoire a un sens.

Mais cette convergence est superficielle, car elle recouvre une opposition radicale sur l'origine de ce sens. Chez Bossuet, le sens vient d'en haut : il est transcendant, donné par une puissance divine extérieure au monde humain, la Providence. Chez Marx, le sens vient d'en bas : il est immanent, produit par les hommes eux-mêmes à travers leurs conditions matérielles d'existence et leurs conflits de classes. Chez Bossuet, l'homme est un instrument inconscient d'un plan qui n'est pas le sien ; chez Marx, l'homme, en tant qu'être social, est acteur et producteur de l'histoire, même s'il agit sous la contrainte des rapports de production de son époque.

Une véritable conciliation semble donc impossible : reconnaître une cause transcendante (Dieu) revient à nier que les structures matérielles soient premières ; affirmer la primauté du matériel revient à se passer de toute cause divine. On peut tout au plus dire que les deux conceptions répondent à un même besoin humain — celui de donner un sens au devenir — mais par deux voies philosophiquement incompatibles : la foi religieuse d'un côté, l'analyse matérialiste et sociale de l'autre.

Problème de synthèse — Peut-on dire que l'histoire a un sens ?

● Niveau Bac

À partir des conceptions de Bossuet et de Marx, vous discuterez cette question dans un développement structuré (introduction, développement, conclusion).

Correction — modèle de développement

Introduction. L'histoire humaine apparaît d'abord comme un enchaînement d'événements violents et imprévisibles : guerres, révolutions, effondrements d'empires. Faut-il en conclure qu'elle n'est qu'un désordre sans direction, ou peut-on, malgré ce chaos apparent, lui reconnaître un sens, c'est-à-dire à la fois une signification et une orientation ? Deux grandes réponses philosophiques permettent d'éclairer ce problème : celle de Bossuet et celle de Marx.

I. L'histoire semble d'abord un chaos sans direction. À l'échelle des acteurs individuels, rien ne semble annoncer une quelconque logique d'ensemble : les rois agissent par ambition, les peuples par intérêt ou par peur, les guerres éclatent pour des raisons contingentes. Si l'on s'en tient à ce niveau, l'histoire paraît livrée au hasard des passions humaines, sans direction ni finalité repérable.

II. Bossuet : un sens donné d'en haut, par la Providence. Bossuet répond à ce désordre apparent en affirmant que Dieu, par sa Providence, tient les rênes de tous les royaumes. Les passions des conquérants et les calculs des législateurs, aussi désordonnés paraissent-ils, servent en réalité, à leur insu, un dessein divin qui les dépasse. L'histoire a donc un sens, mais un sens transcendant, invisible aux hommes eux-mêmes et accessible seulement par la foi.

III. Marx : un sens produit d'en bas, par les rapports sociaux. Marx refuse cette explication religieuse mais ne renonce pas pour autant à l'idée d'un sens de l'histoire. Pour lui, ce sens n'est pas donné par une puissance extérieure : il est produit par les hommes eux-mêmes, à travers les rapports de production et la lutte des classes qui opposent, à chaque époque, ceux qui détiennent les moyens de production à ceux qui ne détiennent que leur force de travail. L'histoire progresse ainsi, non vers l'accomplissement d'un plan divin, mais vers le dépassement des sociétés de classes.

Conclusion. On peut donc affirmer que l'histoire a un sens, à condition de préciser lequel : chez Bossuet, ce sens est transcendant et religieux ; chez Marx, il est immanent et matériel. Les deux conceptions s'opposent sur l'origine de ce sens, mais convergent sur un point essentiel : nier que l'histoire humaine soit un pur chaos revient à affirmer qu'elle possède, sous le désordre apparent des événements, une logique qui dépasse la volonté de chaque individu pris isolément.

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Question 1/10

Qui est l'auteur du « Discours sur l'histoire universelle » ?

Question 2/10

Selon Bossuet, qui gouverne réellement le cours de l'histoire ?

Question 3/10

L'expression « Dieu tient les rênes de tous les royaumes » signifie que...

Question 4/10

Pour Bossuet, les passions des hommes (ambition, conquête) sont...

Question 5/10

La conception de l'histoire défendue par Marx est qualifiée de...

Question 6/10

Selon Marx, ce qui détermine en dernière instance le cours de l'histoire, ce sont...

Question 7/10

Selon Marx, le véritable moteur de l'histoire est...

Question 8/10

Que distingue-t-on lorsqu'on oppose « histoire des historiens » et « histoire des philosophes » ?

Question 9/10

Bossuet et Marx s'opposent principalement sur...

Question 10/10

Le point commun entre Bossuet et Marx est de penser que...

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