Au cours du XIXe siècle, une seconde vague d'innovations scientifiques et techniques, plus rapide et plus profonde que la première révolution industrielle, transforme radicalement les conditions de la production. Ces innovations ne se limitent pas à la fabrication des biens matériels : elles bouleversent également la manière dont circulent les marchandises, les personnes et les informations, c'est-à-dire la production des services. Ce chapitre, réservé à la Série A, propose d'étudier successivement cet impact sur la production des biens, puis sur la production des services, avant de montrer comment ces transformations techniques ont favorisé l'essor d'un capitalisme moderne fondé sur la banque, le crédit et l'échange mondial.
Transformation scientifique et technique : application concrète, dans la production, d'une découverte scientifique (compréhension d'un phénomène) ou d'une invention technique (procédé, machine, outil nouveau) permettant d'accroître la quantité, la rapidité ou la qualité de ce qui est produit ou échangé.
Dans le domaine industriel et agricole, les innovations techniques du XIXe siècle entraînent une augmentation considérable de la production, tant en volume qu'en variété, grâce à la mécanisation croissante des tâches et à l'apparition de nouveaux procédés chimiques et métallurgiques.
L'industrie textile, pionnière de la première révolution industrielle, poursuit sa mécanisation tout au long du XIXe siècle. Le perfectionnement des métiers à filer (la « self-acting mule », ou métier à filer automatique) et des métiers à tisser mécaniques permet de remplacer progressivement le travail manuel par le travail de la machine. Une seule ouvrière peut désormais surveiller plusieurs métiers à la fois, et la production de fil et de tissu de coton, de laine ou de lin est multipliée dans des proportions considérables, tandis que son coût de revient diminue fortement. De grands centres textiles se développent en Europe, en particulier autour de Manchester en Angleterre, ainsi qu'à Lille, Roubaix et Mulhouse en France.
Mécanisation : remplacement progressif du travail manuel par des machines actionnées par une source d'énergie (vapeur, puis électricité), ce qui permet d'augmenter fortement les cadences et les volumes de production.
La métallurgie connaît une véritable révolution grâce à deux procédés majeurs qui permettent de transformer la fonte en acier à grande échelle et à moindre coût. Le convertisseur mis au point par l'ingénieur anglais Henry Bessemer en 1856 permet, en injectant de l'air dans la fonte en fusion, de produire rapidement de grandes quantités d'acier. Ce procédé présente toutefois une limite : il ne convient pas aux minerais de fer riches en phosphore. C'est pour résoudre ce problème que Sidney Thomas met au point, en 1878, un procédé complémentaire (le procédé Thomas-Gilchrist), qui permet d'utiliser les minerais phosphoreux, très répandus notamment en Lorraine. Grâce à ces deux innovations, l'acier remplace progressivement la fonte et le fer dans la construction des rails, des ponts, des navires, des machines et des armements.
La production mondiale d'acier passe d'environ 500 000 tonnes vers 1860 à plusieurs dizaines de millions de tonnes à la fin du siècle. De grandes entreprises sidérurgiques s'imposent alors, comme celles de Krupp en Allemagne, de Carnegie aux États-Unis ou de Schneider en France (usines du Creusot).
Une industrie chimique nouvelle apparaît et se développe rapidement à partir du milieu du XIXe siècle. Elle produit notamment des engrais chimiques (superphosphates, nitrates) destinés à enrichir les sols agricoles, ainsi que des colorants synthétiques qui remplacent progressivement les teintures naturelles, végétales ou animales, jusqu'alors utilisées. Le premier colorant synthétique, la mauvéine, est découvert par le chimiste britannique William Perkin en 1856. Cette industrie chimique naissante fournit également l'acide sulfurique et la soude, indispensables à de nombreuses autres branches de la production.
Colorant synthétique : substance colorante fabriquée artificiellement en laboratoire à partir de produits chimiques (notamment dérivés du goudron de houille), et non plus extraite de plantes ou d'animaux.
Le monde agricole n'échappe pas à ces transformations. L'introduction de machines agricoles (semoirs mécaniques, moissonneuses, batteuses) permet de réduire les besoins en main-d'œuvre tout en augmentant les surfaces cultivées et récoltées. Par ailleurs, les travaux du chimiste allemand Justus von Liebig sur la nutrition minérale des plantes ouvrent la voie à l'usage des engrais chimiques, qui accroissent sensiblement les rendements agricoles. Ces progrès libèrent une partie de la main-d'œuvre rurale, qui migre vers les villes industrielles, tout en assurant une production agricole suffisante pour nourrir des populations urbaines en forte croissance.
Les innovations techniques du XIXe siècle ne transforment pas seulement la fabrication des biens matériels : elles révolutionnent aussi les services, c'est-à-dire tout ce qui concerne le transport des marchandises et des personnes, ainsi que la transmission de la pensée et de l'information à distance.
Le chemin de fer bouleverse profondément la circulation des marchandises et des personnes. Il permet de transporter rapidement, à moindre coût et en grande quantité, le charbon, le fer, les produits agricoles et les voyageurs, unifiant ainsi les marchés nationaux et désenclavant des régions jusqu'alors isolées. Parallèlement, la navigation maritime à vapeur remplace progressivement la navigation à voile : les navires à vapeur, plus rapides et moins dépendants des vents, réduisent considérablement les distances océaniques et régularisent les échanges entre les continents. L'ouverture du canal de Suez en 1869 raccourcit encore davantage la route maritime entre l'Europe et l'Asie. Enfin, tout à la fin du XIXe siècle, apparaissent les tout premiers essais de l'automobile, grâce au moteur à explosion (Karl Benz, 1885), ainsi que les premières tentatives, encore balbutiantes, de l'aviation.
Le réseau ferré français passe d'environ 3 000 km en 1850 à près de 38 000 km en 1900, ce qui illustre l'ampleur de cette révolution des transports en quelques décennies seulement.
Le service des postes est modernisé : grâce au chemin de fer et à la navigation à vapeur, le courrier circule plus vite et à moindre coût, et se démocratise dans de nombreux pays. Mais la véritable révolution vient du télégraphe électrique, mis au point par Samuel Morse dans les années 1830-1840, qui permet de transmettre quasi instantanément un message à très grande distance grâce à un code de signaux électriques. Un câble télégraphique transatlantique reliant l'Europe à l'Amérique est posé avec succès en 1866. Cette révolution se poursuit avec l'invention du téléphone par Alexander Graham Bell en 1876, qui permet, pour la première fois, de transmettre la voix elle-même à distance. À cela s'ajoutent d'autres inventions qui transforment la manière de fixer et de transmettre la réalité : la photographie, perfectionnée au cours du siècle, fixe durablement des images du réel ; puis, à la toute fin du XIXe siècle, le phonographe de Thomas Edison (1877) permet d'enregistrer et de restituer le son, tandis que le cinématographe des frères Lumière (1895) donne naissance à l'image animée.
Télégraphe électrique : appareil permettant de transmettre des messages codés à distance par l'intermédiaire d'impulsions électriques circulant dans un câble, rendant la communication quasi instantanée là où le courrier mettait auparavant plusieurs jours ou semaines.
Ces innovations techniques exigent des investissements considérables (construction de lignes ferroviaires, d'usines sidérurgiques, de câbles télégraphiques) que les entrepreneurs ne peuvent financer seuls. C'est pourquoi le rôle de la monnaie et du crédit bancaire s'accroît fortement : les banques de dépôt et les banques d'affaires se multiplient et financent l'industrialisation en accordant des prêts aux entreprises. Parallèlement, les sociétés par actions (ou sociétés anonymes) permettent de réunir les capitaux d'un grand nombre d'actionnaires, et un marché boursier actif se développe, avec l'essor de la spéculation sur les actions et les obligations dans les grandes places financières (Paris, Londres, New York). Enfin, la révolution des transports et des communications intensifie les échanges commerciaux à l'échelle mondiale : les matières premières des colonies et des pays neufs affluent vers l'Europe industrielle, tandis que les produits manufacturés européens se diffusent sur tous les continents. C'est l'ensemble de ces phénomènes que les historiens désignent sous le nom de capitalisme moderne.
Capitalisme moderne : système économique du XIXe siècle fondé sur la propriété privée des moyens de production, le rôle central de la banque et du crédit, la circulation des capitaux par les sociétés par actions et la bourse, et l'intensification des échanges à l'échelle mondiale.
En France, de grandes banques modernes sont créées durant cette période, comme le Crédit Lyonnais (1863) ou la Société Générale (1864), qui collectent l'épargne des particuliers pour financer l'industrie et le commerce.
| Domaine | Innovation majeure | Auteur / Date | Conséquence principale |
|---|---|---|---|
| Textile | Métier à filer et à tisser mécanique | Perfectionnements successifs, XIXe s. | Production textile multipliée, baisse des coûts |
| Métallurgie | Convertisseurs Bessemer et Thomas | Bessemer (1856), Thomas (1878) | Production d'acier à grande échelle |
| Chimie | Engrais chimiques, colorants synthétiques | Liebig ; Perkin (1856) | Hausse des rendements agricoles, nouvelle industrie |
| Transports terrestres | Chemin de fer | Expansion tout au long du XIXe s. | Unification des marchés, circulation rapide |
| Transports maritimes | Navigation à vapeur, canal de Suez | Développement, ouverture en 1869 | Réduction des distances océaniques |
| Communications | Télégraphe, téléphone | Morse (1837-1840) ; Bell (1876) | Communication quasi instantanée à distance |
| Image et son | Photographie, phonographe, cinématographe | Edison (1877) ; Lumière (1895) | Fixation durable du réel, du son et du mouvement |
| Finance | Banques, sociétés par actions, bourse | Essor tout au long du XIXe s. | Financement de l'industrie, capitalisme moderne |
Classez chacune des innovations suivantes selon qu'elle relève principalement de la production des biens ou de la production des services : métier à tisser mécanique ; chemin de fer ; procédé Bessemer ; télégraphe électrique ; engrais chimiques ; téléphone ; navigation maritime à vapeur ; colorants synthétiques.
Biens : métier à tisser mécanique, procédé Bessemer, engrais chimiques, colorants synthétiques.
Services : chemin de fer, télégraphe électrique, téléphone, navigation maritime à vapeur.
Document : évolution du réseau ferré français au XIXe siècle : 1850 : environ 3 000 km — 1870 : environ 17 000 km — 1900 : environ 38 000 km.
Document : « Avant, une lettre mettait des semaines à traverser l'océan. Aujourd'hui, grâce au câble posé au fond de la mer, une nouvelle de Londres parvient à New York en quelques minutes à peine. » (Témoignage d'époque, fin du XIXe siècle, texte reconstitué à des fins pédagogiques.)
Expliquez, en un développement structuré d'une quinzaine de lignes, comment les innovations techniques dans la production des biens et des services ont favorisé le développement du capitalisme moderne au XIXe siècle. Vous montrerez notamment le rôle de la monnaie et du crédit bancaire, celui de la spéculation boursière, et celui de l'intensification des échanges commerciaux mondiaux.
Les innovations techniques du XIXe siècle (sidérurgie, chemin de fer, télégraphe, etc.) exigent des investissements considérables que les entrepreneurs individuels ne peuvent supporter seuls : construire une ligne de chemin de fer, équiper une aciérie ou poser un câble télégraphique transatlantique coûte extrêmement cher. C'est pourquoi le rôle de la monnaie et du crédit bancaire s'accroît fortement : des banques de dépôt et des banques d'affaires se développent pour collecter l'épargne des particuliers et la transformer en prêts destinés à financer l'industrie et les grands travaux.
Par ailleurs, pour réunir des capitaux encore plus importants, les entreprises adoptent de plus en plus la forme de sociétés par actions, dont les titres (actions et obligations) sont échangés sur les bourses des grandes places financières comme Paris, Londres ou New York. Ce marché boursier permet de financer l'industrialisation, mais il donne également naissance à une intense spéculation, les investisseurs cherchant à tirer profit des variations de cours.
Enfin, la révolution des transports et des communications intensifie les échanges commerciaux à l'échelle mondiale : les matières premières circulent plus vite des colonies et des pays neufs vers l'Europe industrielle, tandis que les produits manufacturés européens se diffusent sur tous les continents. L'ensemble de ces phénomènes — rôle accru de la banque et du crédit, essor de la bourse et de la spéculation, intensification du commerce mondial — constitue ce que les historiens appellent le capitalisme moderne, indissociable des innovations techniques de l'époque.
Sujet : « Montrez que les innovations techniques du XIXe siècle ont transformé aussi bien la production des biens que celle des services. »
Rédigez une réponse structurée (introduction avec problématique et annonce du plan, deux parties développées, conclusion).
Introduction. Le XIXe siècle est marqué par une succession d'innovations scientifiques et techniques qui transforment profondément les conditions de la production. Ces innovations touchent aussi bien la fabrication des biens matériels que la fourniture des services de transport et de communication. On peut alors se demander comment les innovations techniques du XIXe siècle ont pu transformer à la fois la production des biens et celle des services. Nous montrerons d'abord l'impact de ces innovations sur la production des biens, puis leur impact sur la production des services.
I. Un impact considérable sur la production des biens. Dans l'industrie textile, la mécanisation du filage et du tissage multiplie la production de fil et de tissu tout en abaissant son coût. Dans la métallurgie, les procédés Bessemer (1856) et Thomas (1878) permettent de produire de l'acier en grande quantité, remplaçant le fer et la fonte dans la construction des rails, des ponts et des machines. Une industrie chimique naissante voit le jour, produisant des engrais et des colorants synthétiques. Enfin, l'agriculture se mécanise et bénéficie des engrais chimiques, ce qui augmente sensiblement les rendements. L'ensemble de ces transformations entraîne une augmentation considérable de la production de biens matériels.
II. Une transformation tout aussi profonde de la production des services. Le chemin de fer bouleverse la circulation des marchandises et des personnes, tandis que la navigation à vapeur réduit fortement les distances océaniques ; à la toute fin du siècle apparaissent les premiers essais de l'automobile et de l'avion. Parallèlement, le service postal se modernise, le télégraphe puis le téléphone permettent une communication quasi instantanée à distance, et la photographie, le phonographe et le cinématographe fixent durablement l'image et le son. Ces transformations techniques, en exigeant des capitaux considérables, favorisent enfin le développement du capitalisme moderne : essor de la banque et du crédit, spéculation boursière, intensification des échanges commerciaux à l'échelle mondiale.
Conclusion. Les innovations techniques du XIXe siècle ont donc transformé à la fois la production des biens, par la mécanisation de l'industrie et de l'agriculture, et la production des services, par la révolution des transports et des communications. Ces deux évolutions sont d'ailleurs étroitement liées, puisqu'elles reposent l'une et l'autre sur les progrès de la sidérurgie et sur le développement d'un capitalisme moderne capable de financer des investissements toujours plus considérables. Ainsi s'ouvre, à la fin du XIXe siècle, une économie mondiale profondément intégrée et industrialisée.