La révolution industrielle qui s'étend en Europe tout au long du XIXe siècle ne transforme pas seulement les techniques de production et l'organisation de l'économie : elle bouleverse en profondeur la société elle-même. Trois phénomènes majeurs et étroitement liés caractérisent cette mutation sociale : un essor démographique sans précédent, un exode rural massif qui fait naître la ville industrielle moderne, et l'apparition de deux nouvelles classes sociales antagonistes, la bourgeoisie triomphante et le prolétariat ouvrier paupérisé. Ce chapitre, propre au programme de la Série A, propose une analyse approfondie de ces conséquences sociales.
Le XIXe siècle est marqué par une croissance très rapide de la population européenne, phénomène que les historiens appellent la « révolution démographique ». Alors que la population du continent progressait lentement depuis des siècles, elle connaît une accélération spectaculaire à partir des années 1800, portée par le recul durable de la mortalité.
Transition démographique : passage progressif d'un régime démographique ancien, caractérisé par une natalité et une mortalité toutes deux élevées (croissance faible), à un régime moderne où natalité et mortalité sont toutes deux basses. Au XIXe siècle, l'Europe traverse la phase intermédiaire de cette transition : la mortalité baisse fortement alors que la natalité reste encore élevée, d'où un excédent naturel considérable.
Pendant la majeure partie du siècle, la natalité demeure forte, ce qui explique l'ampleur de l'excédent naturel. Toutefois, à partir de la fin du XIXe siècle, la natalité commence à diminuer dans certains pays — la France en particulier amorce ce recul plus tôt que ses voisins — sous l'effet de la limitation volontaire des naissances, de l'urbanisation et de la scolarisation croissante des enfants, qui deviennent un « coût » plutôt qu'une force de travail pour la famille.
La population de l'Angleterre passe d'environ 9 millions d'habitants en 1801 à plus de 32 millions en 1901. La population allemande double presque au cours du siècle, tandis que la population française, dont la natalité décline plus précocement, ne progresse que d'environ 27 à 39 millions d'habitants sur la même période. À l'échelle du continent, la population de l'Europe passe d'environ 200 millions d'habitants vers 1800 à plus de 400 millions vers 1900.
Cet excédent démographique considérable constitue un facteur déterminant des deux phénomènes suivants : il alimente à la fois l'émigration vers les autres continents (Amériques notamment) et l'exode rural vers les villes industrielles, qui seules peuvent offrir du travail à une main-d'œuvre surabondante dans les campagnes.
Exode rural : migration massive et durable des populations des campagnes vers les villes, motivée par la recherche d'un emploi salarié dans l'industrie, alors que les campagnes ne peuvent plus employer ni nourrir l'ensemble de leurs habitants du fait de la pression démographique et de la mécanisation de l'agriculture.
Attirés par les usines textiles, la métallurgie et les mines, des millions de paysans quittent les campagnes pour s'installer dans les nouvelles cités industrielles. Ce mouvement s'accélère au fur et à mesure que l'industrialisation progresse et touche l'ensemble de l'Europe occidentale au cours du siècle.
Les villes industrielles connaissent une croissance démographique fulgurante, largement improvisée, car les municipalités ne parviennent pas à planifier l'accueil de populations aussi nombreuses. Des villes comme Manchester, surnommée « Cottonopolis » en raison de son industrie cotonnière, Londres, plus grande ville du monde à l'époque, ou encore Lille, grand centre textile du nord de la France, en sont les exemples les plus frappants.
La population de Manchester passe d'environ 75 000 habitants en 1801 à plus de 400 000 habitants au milieu du siècle. Londres, qui compte moins d'un million d'habitants en 1800, en dépasse 6 millions en 1900. Lille voit sa population presque tripler entre 1800 et 1870 sous l'effet de l'exode rural venu des Flandres françaises et belges.
Cette urbanisation rapide se fait sans véritable planification urbaine ni réglementation sanitaire suffisante. Les ouvriers s'entassent dans des quartiers construits à la hâte à proximité des usines : logements exigus, absence d'eau courante et d'égouts, promiscuité, pollution de l'air par la fumée des cheminées d'usine. Ces conditions favorisent la propagation d'épidémies, notamment les vagues de choléra qui frappent régulièrement les grandes villes industrielles au cours du siècle.
| Ville | Population vers 1800 | Population vers 1850-1900 | Facteur de croissance |
|---|---|---|---|
| Manchester (Angleterre) | ≈ 75 000 hab. | ≈ 400 000 hab. (1850) | × 5 environ |
| Londres (Angleterre) | ≈ 950 000 hab. | ≈ 6 500 000 hab. (1900) | × 7 environ |
| Lille (France) | ≈ 55 000 hab. | ≈ 150 000 hab. (1870) | × 3 environ |
L'industrialisation fait naître et enrichir une nouvelle élite : la bourgeoisie d'affaires, composée d'industriels, de banquiers et de grands négociants. Cette classe accumule des fortunes considérables grâce aux profits de l'industrie et de la finance, et s'impose progressivement comme la nouvelle élite dirigeante, supplantant l'ancienne aristocratie terrienne dans la vie économique et, de plus en plus, dans la vie politique (le suffrage censitaire, réservé aux plus riches contribuables, favorise directement son accès au pouvoir).
La bourgeoisie du XIXe siècle n'est pas un groupe homogène : on distingue la grande bourgeoisie (grands industriels, banquiers, hauts fonctionnaires), très riche et influente, de la moyenne et petite bourgeoisie (commerçants, professions libérales, cadres), plus modeste mais soucieuse, elle aussi, d'ascension sociale et de respectabilité.
Prolétariat : classe sociale nouvelle née de l'industrialisation, formée des ouvriers qui ne possèdent que leur force de travail et doivent la vendre à un patron en échange d'un salaire, pour survivre. Le terme vient du latin proles (« descendance »), les prolétaires n'ayant, selon l'expression de l'époque, que leurs enfants pour seule richesse.
À l'opposé de la bourgeoisie triomphante, la condition ouvrière est extrêmement difficile durant une grande partie du siècle :
Ces conditions de vie et de travail extrêmement dures engendrent rapidement des tensions sociales entre patronat et ouvriers. Des révoltes spontanées éclatent, comme le mouvement luddiste en Angleterre (bris de machines accusées de supprimer des emplois), puis des grèves, malgré leur interdiction légale dans plusieurs pays durant une partie du siècle. Des sociétés de secours mutuel et de premières associations ouvrières voient le jour pour organiser la solidarité et la défense des intérêts des travailleurs : ce sont les prémices du mouvement syndical, dont le développement complet fera l'objet d'un chapitre ultérieur.
| Critère | Bourgeoisie industrielle | Classe ouvrière (prolétariat) |
|---|---|---|
| Source de revenu | Profits du capital, de l'industrie, de la finance | Salaire versé en échange du travail |
| Conditions de travail | Direction et gestion des entreprises | 12 à 16 h/jour, travail pénible et dangereux |
| Logement | Beaux quartiers, hôtels particuliers | Quartiers ouvriers surpeuplés et insalubres |
| Droits politiques | Accès au suffrage censitaire, influence politique | Longtemps privés du droit de vote et d'expression |
| Protection sociale | Aucun besoin, fortune personnelle | Aucune protection en cas de maladie ou d'accident |
Répondez aux questions suivantes à partir du cours.
À partir du tableau du cours sur la croissance des villes (Manchester, Londres, Lille), répondez aux questions suivantes.
À l'aide du tableau comparatif du cours et de vos connaissances, répondez aux questions suivantes.
Document. Extrait d'un rapport d'enquête sur le travail dans les manufactures (Europe industrielle, milieu du XIXe siècle) :
« Les enfants entrent à l'atelier dès l'âge de sept ans. Ils travaillent treize heures par jour, sans autre repos qu'une courte pause pour le repas. Beaucoup s'endorment debout devant leur machine. Les salles sont surchauffées, l'air y est chargé de poussière de coton, et les accidents dus à la fatigue sont fréquents. Les parents eux-mêmes envoient leurs enfants à l'usine, car le salaire de la famille ne suffit pas sans ce revenu supplémentaire. »
Répondez aux questions suivantes :
Sujet : Montrez que les transformations économiques du XIXe siècle ont créé une nouvelle société marquée par de profondes inégalités.
Vous rédigerez une réponse organisée, en vous appuyant sur les trois grands aspects étudiés dans ce chapitre : l'essor démographique, l'exode rural et l'urbanisation, et l'opposition entre bourgeoisie et classe ouvrière.
Introduction. Le XIXe siècle est le siècle de la révolution industrielle : les progrès techniques, la mécanisation et l'essor de la grande industrie transforment radicalement les économies européennes. Or ces transformations économiques ne se contentent pas de modifier les modes de production : elles engendrent une société nouvelle, profondément inégalitaire, que l'on peut analyser à travers trois phénomènes majeurs : l'essor démographique, l'exode rural et l'urbanisation, et enfin la naissance de deux classes sociales antagonistes.
I. Un essor démographique qui bouleverse les équilibres anciens. Le recul de la mortalité, permis par les progrès de l'hygiène et de la médecine — en particulier les découvertes de Pasteur — entraîne une croissance rapide de la population européenne, alors que la natalité demeure longtemps élevée. Cet excédent démographique crée une pression considérable sur les campagnes, qui ne peuvent plus employer ni nourrir l'ensemble de leurs habitants, et prépare ainsi le terrain aux deux phénomènes suivants.
II. Un exode rural qui fait naître la ville industrielle inégalitaire. Poussés par la nécessité de trouver un emploi, des millions de paysans migrent vers les villes industrielles, dont la population explose (Manchester, Londres, Lille). Mais cette urbanisation, faute de planification, se fait au prix de la dégradation des conditions de vie : les quartiers ouvriers, surpeuplés et insalubres, contrastent déjà avec les quartiers bourgeois plus favorisés, révélant une première fracture sociale au sein même de l'espace urbain.
III. Une société coupée en deux : bourgeoisie triomphante contre prolétariat paupérisé. L'industrialisation profite avant tout à une bourgeoisie d'industriels, de banquiers et de négociants, qui s'enrichit considérablement et s'impose comme la nouvelle élite économique et, grâce au suffrage censitaire, politique. À l'inverse, la classe ouvrière, qui ne possède que sa force de travail, subit des conditions de vie et de travail extrêmement dures : journées de travail interminables, salaires bas, travail des enfants, absence de toute protection sociale. Cette opposition radicale entre les deux classes engendre des tensions sociales croissantes et les prémices d'un mouvement ouvrier revendicatif.
Conclusion. Les transformations économiques du XIXe siècle, en provoquant l'essor démographique, l'exode rural et l'urbanisation, ont ainsi fait naître une société nouvelle, mais profondément inégalitaire, opposant une bourgeoisie enrichie par l'industrie à une classe ouvrière paupérisée et dépourvue de droits. Cette fracture sociale, loin de se résorber spontanément, appellera au cours des décennies suivantes l'organisation progressive du mouvement ouvrier et syndical, ainsi que les premières lois sociales.
Quelle est la principale cause du recul de la mortalité en Europe au XIXe siècle ?
Quel savant français a contribué de façon décisive au recul de la mortalité par ses découvertes ?
Que se passe-t-il pour la natalité dans certains pays comme la France en fin de XIXe siècle ?
Qu'appelle-t-on « exode rural » ?
Laquelle de ces villes est surnommée « Cottonopolis » en raison de son industrie textile ?
Pourquoi la croissance des villes industrielles est-elle qualifiée d'« anarchique » ?
Quelle classe sociale s'enrichit et s'impose comme nouvelle élite au XIXe siècle ?
Que désigne le terme « prolétariat » ?
Parmi les conditions suivantes, laquelle NE caractérise PAS la classe ouvrière du XIXe siècle ?
Que traduisent les premières grèves et associations ouvrières apparues au XIXe siècle ?