L'industrialisation du XIXe siècle a enrichi une bourgeoisie propriétaire des usines et des capitaux, tandis qu'elle a plongé une grande partie du monde ouvrier — le prolétariat — dans des conditions de vie et de travail extrêmement dures : bas salaires, journées de travail interminables, logements insalubres, absence de protection sociale. Face à ces inégalités engendrées par le capitalisme industriel, deux grandes familles de réponses s'affirment en Europe tout au long du siècle : d'une part des doctrines qui proposent de refonder la société — le socialisme — et d'autre part une action collective et organisée des travailleurs eux-mêmes — le syndicalisme. Ce chapitre étudie ces deux réponses, complémentaires, qui marquent durablement l'histoire sociale et politique de l'Europe.
Doctrine née au XIXe siècle qui critique les inégalités engendrées par le capitalisme industriel (concentration de la richesse entre les mains d'une minorité de propriétaires, exploitation du travail ouvrier) et qui propose de réorganiser la société sur des bases plus égalitaires, notamment par la remise en cause de la propriété privée des moyens de production et par une répartition plus juste des richesses créées par le travail.
Malgré leurs différences, tous les courants socialistes du XIXe siècle partagent un même constat : le capitalisme libéral, en laissant le marché et la propriété privée organiser seuls la production, engendre une exploitation de la classe ouvrière et des inégalités jugées insupportables. Ils s'opposent en cela à la doctrine libérale, qui considère la propriété privée et la libre concurrence comme les fondements naturels et légitimes de toute société moderne. On distingue classiquement deux grandes étapes dans l'histoire de la pensée socialiste au XIXe siècle : le socialisme utopique, dans la première moitié du siècle, puis le socialisme scientifique, théorisé à partir de 1848.
Les premiers penseurs socialistes, actifs entre les années 1810 et 1840, imaginent des communautés idéales fondées sur la coopération, la solidarité et le partage, plutôt que sur la concurrence. Ils font appel à la bonne volonté des élites éclairées et des industriels plus qu'à un affrontement de classes.
Industriel britannique du textile, il transforme sa filature de New Lanark, en Écosse, en modèle social : réduction du temps de travail, interdiction du travail des très jeunes enfants, logements décents, école pour les ouvriers. Il tente ensuite de fonder aux États-Unis une communauté coopérative idéale, New Harmony, fondée sur la propriété collective.
Penseur français, il imagine le « phalanstère », vaste communauté agricole et artisanale autosuffisante d'environ 1600 personnes (la « phalange »), organisée pour que le travail, rendu attrayant et varié, cesse d'être une contrainte et permette l'épanouissement de chacun.
Il défend un « industrialisme » où la société serait dirigée non plus par une aristocratie oisive mais par les savants, les ingénieurs et les industriels les plus compétents, au service du plus grand nombre et du progrès collectif.
Ces penseurs ne s'appuient sur aucune analyse systématique du fonctionnement économique du capitalisme ni sur l'idée d'une lutte des classes : ils comptent sur la persuasion, l'exemple et la bonne volonté des possédants pour transformer la société de façon pacifique. C'est d'ailleurs Karl Marx qui, pour mieux affirmer le caractère « scientifique » de sa propre doctrine, qualifiera avec une nuance péjorative ces devanciers de « socialistes utopiques ».
À partir du milieu du XIXe siècle, l'Allemand Karl Marx (1818-1883), avec son ami et collaborateur Friedrich Engels (1820-1895), fonde un socialisme qu'il présente comme « scientifique » car il repose sur une analyse rigoureuse — selon eux — des mécanismes économiques et historiques du capitalisme, et non plus sur un simple idéal moral.
Pour Marx, l'histoire de toute société est le récit d'un affrontement entre groupes sociaux aux intérêts opposés. Dans la société industrielle du XIXe siècle, cet affrontement oppose principalement la bourgeoisie, propriétaire des moyens de production (usines, machines, capitaux), et le prolétariat, qui ne possède que sa force de travail et doit la vendre pour survivre. La bourgeoisie tire son profit de l'exploitation du travail ouvrier, ce qui rend cet affrontement inévitable et, selon Marx, appelé à s'aggraver jusqu'à la révolution.
Rédigé par Marx et Engels à la veille des révolutions européennes de 1848, ce texte fondateur s'ouvre par la formule célèbre : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes. » Il annonce que le développement même du capitalisme industriel, en concentrant toujours davantage les ouvriers dans les villes et les usines, crée les conditions de leur prise de conscience collective et de leur révolte : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
Œuvre majeure de Marx, elle propose une analyse économique détaillée du fonctionnement du capitalisme : la notion de plus-value y décrit le profit que le capitaliste tire de la différence entre la valeur produite par l'ouvrier et le salaire, souvent réduit au minimum, qu'il lui verse en échange. Cette exploitation est présentée comme le moteur même de l'accumulation du capital.
Marx et Engels appellent à une révolution du prolétariat qui renverserait la domination bourgeoise, instaurerait une phase transitoire de « dictature du prolétariat », puis conduirait, selon eux, à une société sans classes ni propriété privée : le communisme. Cette doctrine influencera profondément, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la naissance de nombreux partis socialistes et ouvriers en Europe.
| Critère | Socialisme utopique | Socialisme scientifique (marxisme) |
|---|---|---|
| Période | Première moitié du XIXe siècle | À partir de 1848 |
| Penseurs principaux | Robert Owen, Charles Fourier, Saint-Simon | Karl Marx, Friedrich Engels |
| Méthode | Idéal moral, persuasion, exemple concret | Analyse économique et historique systématique |
| Vision de la société | Communautés coopératives idéales à créer | Société divisée en classes sociales antagonistes |
| Moyen de transformation | Coopération pacifique, bonne volonté des élites | Lutte des classes et révolution du prolétariat |
| Objectif final | Communautés harmonieuses fondées sur l'entraide | Société sans classes ni propriété privée (communisme) |
Mouvement social et forme d'organisation par laquelle les travailleurs se regroupent, au sein de syndicats, afin de défendre collectivement leurs intérêts professionnels, d'améliorer leurs conditions de travail et de vie, et d'obtenir la reconnaissance légale de leur droit à s'organiser et à faire grève.
Contrairement au socialisme, qui est d'abord une doctrine politique visant à transformer l'ensemble de la société, le syndicalisme est une action concrète et quotidienne : il vise à négocier avec les patrons et avec l'État de meilleurs salaires, une réduction du temps de travail, des conditions d'hygiène et de sécurité décentes, ainsi que le droit de grève et le droit d'association, longtemps interdits ou étroitement encadrés au nom de la liberté du commerce et de l'industrie. Les syndicats se développent différemment selon les pays, en fonction de l'histoire politique et sociale de chacun.
Le Royaume-Uni, berceau de la révolution industrielle, est aussi le berceau du syndicalisme moderne. Dès le milieu du XIXe siècle, les Trade Unions — d'abord organisées par métier, autour des ouvriers qualifiés — obtiennent une reconnaissance légale progressive : le Trade Union Act de 1871 leur donne un statut légal, et des lois ultérieures sécurisent le droit de grève. Pragmatiques, les Trade Unions privilégient la négociation directe avec le patronat (le « trade-unionisme ») plutôt qu'un programme révolutionnaire, même si elles contribueront plus tard à la création du Parti travailliste (Labour Party).
En France, les associations ouvrières sont restées interdites pendant tout le XIXe siècle, en vertu de la loi Le Chapelier (1791). Il faut attendre la loi portée par Pierre Waldeck-Rousseau, votée en 1884, pour que les syndicats professionnels soient enfin légalisés et puissent se constituer librement.
En 1895, les différents syndicats français se regroupent au sein de la Confédération générale du travail (CGT), première grande confédération syndicale nationale du pays. Plus tard, la Charte d'Amiens (1906) affirmera l'indépendance du syndicalisme français vis-à-vis des partis politiques, tout en assumant une visée de transformation sociale par l'action directe (grève générale).
En Allemagne, le syndicalisme se développe en étroite alliance avec le puissant Parti social-démocrate allemand (SPD), fondé en 1875 et devenu, à la fin du XIXe siècle, le plus grand parti socialiste d'Europe. Les « syndicats libres » (Freie Gewerkschaften), proches du SPD et de son idéologie marxiste, encadrent une part croissante du monde ouvrier allemand et agissent de façon concertée avec l'action politique et parlementaire du parti.
| Pays | Organisation syndicale | Lien avec le politique | Trait dominant |
|---|---|---|---|
| Royaume-Uni | Trade Unions (légalisées dès 1871) | Lien progressif avec le futur Labour Party | Pragmatisme, négociation par métier |
| France | CGT (fondée en 1895, syndicats légaux depuis 1884) | Indépendance revendiquée vis-à-vis des partis (1906) | Action directe, grève générale |
| Allemagne | Syndicats libres (Freie Gewerkschaften) | Alliance étroite avec le SPD | Syndicalisme partisan, lié au marxisme |
Classez chacun des éléments suivants dans la bonne colonne (« Socialisme utopique » ou « Socialisme scientifique ») : Robert Owen — la lutte des classes — Charles Fourier — « Le Manifeste du Parti communiste » — Saint-Simon — la révolution du prolétariat — les phalanstères — « Le Capital ».
« L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes. […] Bourgeois et prolétaires. » (Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du Parti communiste, 1848)
À l'aide du cours et du tableau comparatif, répondez aux questions suivantes.
En vous appuyant sur l'ensemble du chapitre, répondez à la question suivante en une dizaine de lignes rédigées : « Le syndicalisme est-il seulement une application pratique du socialisme, ou peut-il en être indépendant ? Justifiez votre réponse à l'aide d'exemples précis. »
Le socialisme et le syndicalisme partagent une même origine — la révolte contre les inégalités engendrées par le capitalisme industriel — mais ils ne se confondent pas nécessairement. Dans certains pays, comme l'Allemagne, le lien est très étroit : les syndicats libres agissent en alliance constante avec le SPD, parti socialiste de conviction marxiste, si bien que le syndicalisme y apparaît largement comme le bras social d'un projet politique socialiste. À l'inverse, au Royaume-Uni, les Trade Unions se développent d'abord de façon pragmatique et indépendante, en négociant directement avec le patronat sans se référer à une doctrine socialiste théorique ; ce n'est que plus tardivement qu'elles contribueront à la création d'un parti politique (le Labour Party). En France enfin, la CGT revendique explicitement, avec la Charte d'Amiens de 1906, son indépendance vis-à-vis de tous les partis, y compris socialistes, tout en gardant un objectif de transformation sociale profonde par l'action directe. On peut donc conclure que le syndicalisme n'est pas mécaniquement une simple application du socialisme : il en partage souvent l'inspiration et les objectifs de justice sociale, mais il peut aussi affirmer, selon les traditions nationales, une autonomie d'action et de pensée propre.
Sujet : « Montrez que le socialisme et le syndicalisme constituent deux réponses complémentaires aux inégalités de la société industrielle du XIXe siècle. »
Vous rédigerez une réponse organisée, avec une introduction, deux parties structurées et une conclusion.
Introduction — Au XIXe siècle, l'industrialisation de l'Europe enrichit une bourgeoisie propriétaire des usines et des capitaux, mais impose au monde ouvrier des conditions de travail et de vie très dures. Face à ces inégalités, deux grandes réponses se développent conjointement : le socialisme, doctrine qui vise à repenser l'organisation de la société tout entière, et le syndicalisme, action collective et concrète des travailleurs pour améliorer leur quotidien. Nous montrerons que ces deux réponses, bien que de nature différente, se complètent dans leur combat commun contre les injustices de la société industrielle.
I. Le socialisme : une réponse théorique et politique aux inégalités
Le socialisme critique les fondements mêmes du capitalisme industriel et propose de réorganiser la société sur des bases plus égalitaires. Dans un premier temps, le socialisme utopique (Robert Owen, Charles Fourier, Saint-Simon) imagine des communautés idéales fondées sur la coopération, en misant sur la bonne volonté des élites plutôt que sur l'affrontement. Puis, à partir de 1848, Karl Marx et Friedrich Engels fondent le socialisme scientifique : dans « Le Manifeste du Parti communiste » puis dans « Le Capital », ils analysent la société industrielle comme le lieu d'une lutte des classes entre bourgeoisie exploiteuse et prolétariat exploité, et appellent à une révolution devant conduire à une société sans classes. Le socialisme apporte ainsi un diagnostic global et un projet de transformation radicale de la société.
II. Le syndicalisme : une réponse pratique et immédiate, ancrée dans l'action collective
Le syndicalisme, de son côté, ne cherche pas d'abord à renverser la société mais à améliorer concrètement, ici et maintenant, les conditions de travail et de vie des ouvriers, et à obtenir la reconnaissance légale du droit de s'organiser et de faire grève. Ce combat prend des formes différentes selon les pays : les Trade Unions britanniques, pionnières et pragmatiques, obtiennent une reconnaissance légale dès 1871 ; en France, la loi Waldeck-Rousseau de 1884 légalise enfin les syndicats, avant la création de la CGT en 1895 ; en Allemagne, les syndicats libres agissent en étroite alliance avec le puissant parti social-démocrate (SPD), inspiré du marxisme. Le syndicalisme montre ainsi que la lutte contre les inégalités industrielles passe aussi par l'organisation quotidienne et concrète des travailleurs eux-mêmes.
Conclusion — Socialisme et syndicalisme apparaissent donc bien comme deux réponses complémentaires à un même problème : les inégalités de la société industrielle du XIXe siècle. Le premier propose une critique globale et un projet politique de transformation de la société ; le second organise, dans l'immédiat, la défense collective des travailleurs. Leur articulation, plus ou moins étroite selon les pays (très forte en Allemagne, plus distendue au Royaume-Uni et en France), annonce les grands combats sociaux et politiques qui structureront l'Europe du XXe siècle.
Que critique fondamentalement le socialisme au XIXe siècle ?
Quel courant socialiste est associé à Robert Owen, Charles Fourier et Saint-Simon ?
Qui sont les théoriciens du socialisme scientifique ?
En quelle année est publié « Le Manifeste du Parti communiste » ?
Quel concept central Karl Marx développe-t-il pour analyser la société industrielle ?
Quel est l'objectif principal du syndicalisme ?
Quel pays est le pionnier du mouvement syndical en Europe, avec les Trade Unions ?
Quelle loi légalise les syndicats professionnels en France ?
Comment se nomme la principale confédération syndicale française, créée en 1895 ?
À quel parti politique le syndicalisme allemand est-il fortement lié ?