Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'Afrique demeure pour les Européens un continent largement inconnu, surnommé le « continent noir » en raison de l'ignorance qu'ils en ont. Des explorateurs, missionnaires, journalistes et officiers, soutenus par des sociétés savantes et parfois par des monarques ambitieux, se lancent dans de vastes expéditions pour lever le voile sur l'intérieur du continent : cours des grands fleuves, sources du Nil, richesses économiques, populations rencontrées. Ces explorations, présentées comme scientifiques et humanitaires, sont en réalité la première étape d'un processus qui débouche directement sur le partage colonial de l'Afrique. Le bassin du fleuve Congo, cœur géographique de notre région, en est l'un des théâtres majeurs : c'est là que se joue, entre 1879 et 1885, une rivalité décisive entre la France de Savorgnan de Brazza et l'État personnel du roi belge Léopold II, servi par Henry Morton Stanley.
Plusieurs puissances européennes financent, dans les années 1850-1880, des expéditions destinées à percer les mystères de l'Afrique intérieure. Chaque nation y voit une occasion de préparer, consciemment ou non, une future expansion coloniale.
Le missionnaire écossais David Livingstone parcourt l'Afrique australe et centrale à partir de 1841. Il traverse le continent d'ouest en est, découvre les chutes qu'il baptise « Victoria » en 1855 et cherche, jusqu'à sa mort en 1873, les sources du Nil dans la région des Grands Lacs. Resté plusieurs années sans nouvelles, il est retrouvé à Ujiji, au bord du lac Tanganyika, le 10 novembre 1871 par le journaliste américain d'origine galloise Henry Morton Stanley, envoyé par le quotidien new-yorkais New York Herald. C'est à cette occasion que Stanley aurait prononcé la célèbre phrase : « Docteur Livingstone, je présume ? ».
Stanley ne s'arrête pas là. Entre 1874 et 1877, il conduit une gigantesque expédition transafricaine, financée par la presse anglo-saxonne : parti de Zanzibar, il traverse l'Afrique orientale, contourne les lacs Victoria et Tanganyika, puis redescend tout le cours du fleuve Lualaba-Congo jusqu'à l'Atlantique, qu'il atteint à Boma en août 1877. Il est ainsi le premier Européen à établir le tracé complet du fleuve Congo, révélant son immense potentiel comme voie de pénétration vers l'intérieur de l'Afrique centrale.
Faute de soutien du gouvernement britannique, peu intéressé par une colonisation directe du bassin du Congo, Stanley propose ses services à d'autres puissances. C'est le roi des Belges, Léopold II, qui saisit cette opportunité et l'engage dès 1879 : l'explorateur britannique devient alors l'instrument principal de la pénétration belge dans le bassin du Congo.
L'Allemand Gustav Nachtigal explore, entre 1869 et 1874, les régions sahariennes et sahéliennes de l'Afrique centrale (Tibesti, Bornou, Baguirmi, Ouaddaï) et atteint la région du lac Tchad. Ses récits de voyage font de lui une autorité scientifique reconnue. En 1884, l'Empire allemand le nomme commissaire impérial chargé d'établir des protectorats en Afrique de l'Ouest : il proclame l'annexion allemande du Togo et du Cameroun la même année, illustrant le lien direct entre exploration savante et conquête coloniale.
Né à Rome en 1852 et naturalisé français, officier de la marine française, Pierre Savorgnan de Brazza explore d'abord le fleuve Ogooué, au Gabon, entre 1875 et 1878. Convaincu que ce fleuve ne mène pas au bassin du Congo, il organise une seconde expédition (1879-1882) qui le conduit jusqu'au Stanley Pool, sur le fleuve Congo lui-même, où il va nouer une alliance décisive avec le souverain local, le roi Makoko des Bateke.
Le roi des Belges Léopold II n'a pas d'ambitions scientifiques désintéressées : il rêve d'un domaine colonial personnel. En 1876, il réunit à Bruxelles une conférence géographique internationale et fonde l'Association internationale africaine (AIA), présentée comme une œuvre scientifique et humanitaire destinée à « civiliser » l'Afrique centrale et à lutter contre la traite des esclaves. Derrière cette façade philanthropique, le comité belge de l'association, devenu en 1878 le Comité d'études du Haut-Congo puis en 1882 l'Association internationale du Congo (AIC), sert en réalité d'instrument à la mainmise personnelle de Léopold II sur le bassin du Congo. C'est pour le compte de cette organisation que Léopold II recrute Stanley, fort de son expérience acquise au service des intérêts britanniques.
Association internationale africaine (AIA) : organisation fondée par Léopold II en 1876, officiellement vouée à l'exploration scientifique et à la lutte contre l'esclavage en Afrique centrale, mais utilisée en réalité comme façade pour la conquête et l'appropriation personnelle du bassin du Congo par le souverain belge.
Le bassin du fleuve Congo devient, à la charnière des années 1880, le théâtre d'une véritable course de vitesse entre deux explorateurs représentant deux puissances rivales : la France, avec Savorgnan de Brazza, et l'État personnel de Léopold II, avec Henry Morton Stanley désormais à son service.
Parvenu au Stanley Pool, large élargissement du fleuve Congo, Brazza rencontre le roi Makoko, souverain du royaume téké (Bateke), qui contrôle la rive droite (nord) du fleuve. Le 10 septembre 1880, à Mbé, capitale du royaume téké, Brazza obtient du roi Makoko la signature d'un traité de protectorat : le souverain téké cède à la France ses droits de souveraineté sur la rive droite du fleuve Congo, plaçant son royaume sous protection française. Brazza fonde aussitôt, sur cette rive droite, un poste français au lieu-dit Ntamo (Nkuna), qui deviendra la ville de Brazzaville, future capitale du Moyen-Congo puis de la République du Congo. Ramené en France, le traité suscite un immense enthousiasme populaire (la « fièvre Brazza ») et est ratifié par la Chambre des députés en novembre 1882.
Traité de protectorat : accord par lequel un souverain ou un chef africain cède à une puissance européenne le contrôle de sa politique extérieure et, dans les faits, l'essentiel de sa souveraineté, en échange d'une protection nominale. Ces traités, souvent signés dans l'inégalité et l'incompréhension mutuelle, constituent la base juridique invoquée par les Européens pour justifier leur occupation.
Le texte du traité, rédigé en français et traduit oralement au roi Makoko, stipule que celui-ci « donne son pays à la France » et place ses populations sous le pavillon français. Le roi Makoko appose sa marque sur un document dont il ne mesure sans doute pas toutes les implications juridiques, selon une pratique alors très répandue dans la conquête coloniale de l'Afrique. Le poste fondé par Brazza sur la rive droite prend, dès 1880, le nom de « Brazzaville » en hommage à l'explorateur.
Au moment même où Brazza négocie avec Makoko, Stanley remonte le fleuve depuis l'aval, financé par l'Association internationale du Congo de Léopold II. Entre 1879 et 1884, il établit une série de stations le long du fleuve (Vivi, Isangila, Manyanga) et négocie avec les chefs locaux plusieurs centaines de traités cédant leurs terres à l'AIC. En décembre 1881, arrivé à son tour au Stanley Pool, il découvre que Brazza l'a devancé de quelques mois sur la rive droite. Stanley s'installe alors sur la rive gauche (sud) du fleuve et y fonde un poste qu'il baptise Léopoldville, en l'honneur de son commanditaire — l'actuelle ville de Kinshasa. Ce poste devient le point de départ de la pénétration belge dans tout le bassin du Congo, noyau territorial du futur État indépendant du Congo puis du Congo belge.
Face à face de part et d'autre du Stanley Pool, Brazzaville (rive droite, française) et Léopoldville (rive gauche, belge) matérialisent, dès leur fondation, la frontière issue de la rivalité entre les deux explorateurs. Ces deux villes, aujourd'hui Brazzaville et Kinshasa, restent à ce jour les deux capitales les plus proches au monde, séparées seulement par le fleuve.
La rivalité entre les deux explorateurs se conclut par un partage de fait du bassin du fleuve : la rive droite (nord) revient à la France, qui y constitue le Congo français (futur Moyen-Congo, aujourd'hui République du Congo), tandis que la rive gauche (sud) et l'essentiel du bassin intérieur reviennent à l'État de Léopold II, qui y constitue l'État indépendant du Congo (futur Congo belge, aujourd'hui République démocratique du Congo). Ce partage, né sur le terrain de l'action de deux hommes, doit cependant être reconnu et légalisé par les autres puissances européennes : c'est l'objet de la Conférence de Berlin.
Réunie à l'initiative du chancelier allemand Otto von Bismarck, à la demande du Portugal soutenu par la France, la Conférence de Berlin rassemble du 15 novembre 1884 au 26 février 1885 les représentants de quatorze puissances (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Portugal, Belgique, Espagne, Italie, Pays-Bas, Russie, Autriche-Hongrie, États-Unis, Empire ottoman, Danemark, Suède-Norvège), sans qu'aucun Africain n'y soit associé. Elle fixe les règles du partage colonial de l'Afrique et prend plusieurs décisions majeures concernant directement le bassin du Congo.
Principe d'occupation effective : règle adoptée à Berlin selon laquelle une puissance européenne ne peut revendiquer un territoire africain que si elle y exerce une autorité réelle (postes, traités, administration), et non par simple découverte. Ce principe déclenche, dans les années qui suivent, une véritable course à l'occupation du terrain entre puissances rivales.
Bassin conventionnel du Congo : zone définie par l'Acte général de Berlin (1885), englobant le bassin du fleuve Congo et ses abords, à l'intérieur de laquelle le commerce et la navigation doivent rester libres pour toutes les puissances signataires, quelle que soit la souveraineté territoriale exercée.
La Conférence de Berlin ne « découpe » pas l'Afrique sur une carte comme on le dit parfois de façon simplifiée : elle fixe des règles du jeu communes (occupation effective, liberté de commerce et de navigation dans le bassin du Congo) qui légalisent après coup le partage déjà largement engagé sur le terrain, notamment celui résultant de la rivalité Brazza-Stanley. Elle ouvre surtout la voie, dans les années 1885-1900, à la conquête effective et souvent violente de l'intérieur du continent, y compris à l'intérieur même de l'État indépendant du Congo.
| Période | Explorateur | Puissance / commanditaire | Fait marquant |
|---|---|---|---|
| 1852-1856 | David Livingstone | Grande-Bretagne (missions) | Traversée de l'Afrique australe, découverte des chutes Victoria |
| 1869-1874 | Gustav Nachtigal | Allemagne | Exploration du Sahara, du Sahel et de la région du lac Tchad |
| 1871 | Henry Morton Stanley | Presse britannique / américaine | Retrouve Livingstone à Ujiji, lac Tanganyika |
| 1874-1877 | Henry Morton Stanley | Presse britannique / américaine | Traversée de l'Afrique d'est en ouest, descente complète du fleuve Congo |
| 1875-1878 | Savorgnan de Brazza | France | Exploration du fleuve Ogooué (Gabon) |
| 1876 | Léopold II | Belgique (à titre personnel) | Fondation de l'Association internationale africaine (AIA) à Bruxelles |
| 1879-1884 | Henry Morton Stanley | Léopold II / Association internationale du Congo | Installation de stations le long du fleuve Congo, traités avec les chefs locaux |
| 1879-1882 | Savorgnan de Brazza | France | Seconde expédition, du Gabon au Stanley Pool |
| 10 septembre 1880 | Savorgnan de Brazza | France | Traité avec le roi Makoko des Bateke ; fondation du poste devenu Brazzaville (rive droite) |
| Décembre 1881 | Henry Morton Stanley | Léopold II | Fondation de Léopoldville, actuelle Kinshasa (rive gauche) |
| Novembre 1882 | — | France | Ratification du traité Brazza-Makoko par la Chambre des députés française |
| Nov. 1884 - Fév. 1885 | — | 14 puissances européennes | Conférence de Berlin : reconnaissance de l'État indépendant du Congo, règles du partage colonial |
Associez chaque explorateur à sa nationalité/puissance et à son itinéraire principal :
Reliez chaque explorateur (1) au fait qui le concerne (a, b, c ou d).
En vous appuyant sur le résumé de cours, répondez aux questions suivantes :
« Le roi Makoko [...] cède aujourd'hui, de sa propre et libre volonté, à Monsieur de Brazza [...] agissant au nom de la France, la souveraineté et la propriété absolue de tout le territoire compris dans les limites du royaume des Bateke [...] » (extrait simplifié du traité de septembre 1880)
Répondez de façon argumentée aux questions suivantes :
Sujet : Montrez comment la rivalité entre Brazza et Stanley dans le bassin du Congo illustre les logiques de la conquête coloniale en Afrique.
Introduction. Entre 1879 et 1885, le bassin du fleuve Congo devient le théâtre d'une rivalité décisive entre deux explorateurs, Pierre Savorgnan de Brazza pour la France et Henry Morton Stanley pour l'État personnel du roi belge Léopold II. Loin d'être une simple compétition sportive entre aventuriers, cette rivalité condense à elle seule les principaux ressorts de la conquête coloniale de l'Afrique : la course de vitesse entre puissances rivales, l'usage du traité comme instrument de dépossession, et l'arbitrage final des puissances européennes entre elles, sans les Africains. On peut donc se demander en quoi l'épisode Brazza-Stanley constitue un cas d'école des logiques de la colonisation africaine.
I. Une course de vitesse entre puissances rivales. Brazza, explorateur au service de la France, et Stanley, désormais recruté par Léopold II après avoir servi les intérêts britanniques, convergent au même moment vers le Stanley Pool, verrou géographique commandant l'accès à tout le bassin intérieur du Congo. Chacun cherche à devancer l'autre pour assurer à sa puissance le contrôle du site le plus stratégique. Cette logique de vitesse, où la rapidité d'installation prime sur toute autre considération, deviendra, après la Conférence de Berlin, la règle générale de la conquête de l'Afrique sous le nom de principe d'occupation effective.
II. Le traité, instrument central de la dépossession. Brazza obtient, le 10 septembre 1880, la signature du roi Makoko cédant à la France la souveraineté sur la rive droite du fleuve ; Stanley, de son côté, multiplie les traités avec les chefs riverains pour le compte de l'Association internationale du Congo. Dans les deux cas, des souverains africains, engagés dans des rapports de pouvoir et de protection qui leur sont propres, signent des documents rédigés en des termes juridiques européens qu'ils ne maîtrisent pas pleinement, cédant en réalité l'essentiel de leur souveraineté. Le traité colonial apparaît ainsi comme l'habillage juridique d'un rapport de force profondément inégal.
III. L'arbitrage final entre puissances européennes. Le partage né de la rivalité de terrain entre Brazza et Stanley — Brazzaville sur la rive droite, Léopoldville sur la rive gauche — doit être reconnu par les autres puissances pour éviter un conflit ouvert en Europe. C'est l'objet de la Conférence de Berlin (1884-1885), qui légalise ce partage, reconnaît l'État indépendant du Congo comme propriété personnelle de Léopold II et fixe les règles générales du partage colonial de l'Afrique, sans qu'aucun représentant africain n'y soit associé.
Conclusion. La rivalité Brazza-Stanley dans le bassin du Congo n'est donc pas un fait isolé : elle est un condensé exemplaire des logiques qui président, dans la même période, à la conquête de l'ensemble du continent africain — compétition de vitesse entre puissances, usage du traité comme arme de dépossession, et arbitrage final réservé aux seules puissances européennes. Elle a par ailleurs une conséquence durable et concrète pour notre région : la naissance, de part et d'autre du même fleuve, de deux capitales, Brazzaville et Kinshasa, héritières directes de cette rivalité coloniale.